Avant de cliquer sur le bouton "confirmer la réservation", nous devrions faire cet exercice de conscience et nous demander : avons-nous réellement besoin de ce voyage en avion ? Une opinion de Laurianne Terlinden, doctorante à l'UCLouvain.

De plus en plus, le coût des transports ferroviaires et la question très politique d’une taxe sur le kérosène émergent dans le débat public suite à la prise de conscience de la population occidentale de la nécessité de changer ses habitudes pour "sauver la planète". Le bouchon est poussé si loin qu’il crée un phénomène de flygskam, que l’on peut traduire par un sentiment, chez certaines personnes, de honte ou de culpabilité de prendre l’avion. Ce phénomène a suscité de vives réactions dans la presse. Rickard Gustafsson, le patron de la compagnie scandinave SAS, verrait même une corrélation entre ce blâme du voyageur aérien et l’intolérance dans la société.

Se remettre en question

Ces propos demandent peut-être quelques nuances et une prise de responsabilité de chacun. Sans vouloir empêcher tout voyage en avion pour seul principe que "ça pollue", posons-nous, avant chaque voyage, la question de la signification que cela a pour nous. Mettons-nous devant notre conscience et demandons-nous dans quelle mesure un aller-retour à Milan pour la journée pour une virée shopping, un week-end à Hambourg pour un concert, un autre à Dublin pour un enterrement de vie de jeune homme, ou encore une semaine dans un hôtel all-in en Égypte vont vraiment nous apprendre quelque chose sur le monde et nous aider à nous ouvrir au mystère de l’autre.

Nous sommes-nous déjà arrêtés dans notre vie surchargée pour ne fût-ce qu’apprendre à connaître notre voisin, pour aller à un concert afin de découvrir un bout de la culture de la communauté africaine de notre quartier, ou encore pour goûter la cuisine de ce chef réputé d’Alep installé à Bruxelles ? Nous avons la chance de vivre dans un pays où la diversité est reine, où l’on peut découvrir une nouvelle culture à chaque coin de rue. Et d’un autre côté, connaissons-nous notre propre culture ? Ces dernières semaines ont été semées de jours fériés (Pâques, 1er mai, Ascension et Pentecôte) dont beaucoup d’entre nous ignorent le sens premier. Nous connaissons si peu de notre patrimoine rural et urbain, de notre histoire belge si singulière, de nos spécialités culinaires qui n’ont rien à envier à celles du monde entier.

Au coin de notre rue

Goûtons déjà aux lacquemants de Liège, à la blanke dorêye de Jodoigne, aux couques de Dinant, aux petits nains d’Anvers, aux babeluttes de la Côte, au vlaai du Limbourg mais également à notre collection de plus de 1 000 bières belges. Une fois ce long et parfois périlleux périple culinaire effectué au sein de notre plat pays, il sera encore temps de partir aux quatre coins de l’Europe. Promenons-nous sur les caillebotis du domaine de Berinzenne, dans la Petite Suisse luxembourgeoise ou encore sur les plages de sable du Châtelet pour découvrir de magnifiques paysages, une faune et une flore peu connues. Le premier voyage à effectuer est peut-être celui qui commence au coin de notre rue.

Rendre sa saveur au voyage

Il est peut-être temps de rompre aussi avec cette conception consumériste du voyage qui domine aujourd’hui. Et si nous accordions à nouveau au voyage sa vocation d’aventure et de source de découverte ? Et si nous lui redonnions toute sa saveur en le préparant assidûment en famille, comme lorsque nous étions enfants et que mois après mois l’on se réjouissait de voir se constituer le budget nous permettant de voguer vers de nouveaux horizons ? Et si nous redonnions au tourisme ses lettres de noblesse en prenant le temps de parcourir le pays que nous découvrons, plutôt que d’effectuer des allers/retours bon marché à l’occasion de city trips d’un week-end où l’on ne fait qu’entre-apercevoir la beauté d’une ville ? Un voyage est aussi un dialogue avec la culture locale, un échange qui nous enrichit. Aux applications téléchargées à l’arrache, parfois sponsorisées par des groupes qui n’ont rien de local, préférons les guides en version papier, aux pages déjà cornées d’avoir été trop feuilletées dès avant le départ. Un vrai voyage se prépare, un vrai voyage se vit comme une aventure qui nous grandit et renforce les liens familiaux et amicaux.

Les voyages d’affaires sont-ils utiles ?

Il peut en aller de même pour les voyages d’affaires. Les technologies actuelles ne permettent bien sûr pas de remplacer les interactions humaines qui resteront toujours centrales. Mais les études démontrent qu’une fois un premier lien en présentiel noué, les relations virtuelles peuvent faire l’affaire pour nombre d’échanges et transactions. Cette personne pour qui nous faisons le déplacement à Chicago, n’aurons-nous pas l’occasion de la rencontrer à Paris le mois prochain lors de la grande conférence de notre secteur ? Ce collaborateur qui va tous les mois à Barcelone pour l’entretien de l’une de vos machines ne pourrait-il pas former un technicien sur place pour prendre le relais à terme ?

Exercice de conscience

Certaines de ces questions recevront probablement des réponses par la négative, et c’est tant mieux ! Chacun a ses besoins d’évasion, de respirer un autre air à un moment particulier de son existence, et certaines obligations professionnelles ne peuvent faire l’impasse d’un voyage international. Quel progrès humain nous pourrions réaliser si chacun, avant de cliquer sur le bouton "confirmer la réservation", faisait cet exercice de conscience. Ce sentiment de honte disparaîtrait au profit d’une revalorisation du voyage, d’une soif de rencontre et de découverte renouvelée. Le voyage se prolongera alors d’autant de jours que nous passerons à le préparer et à le rêver, bien avant le passage des portiques de sécurité à la Georges Clooney dans In the Air.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.