Une opinion de Kristof Titeca, Albert Malukisa Nkuku et Tom De Herdt, Professeurs à l'Institut des politiques de développement (UAntwerp) et professeur à la Faculté de sciences politiques de l'Université catholique du Congo.

"La Belgique ne peut pas échapper aux réparations", a écrit Arnon Grunberg le week-end dernier dans le journal De Standaard (1er août). Surplus de droit moral. Ce qui reste : les objections pratiques. De nombreux articles sur la création de la Commission du Congo mentionnent également le terme "réparations", mais ne précisent pas comment celles-ci doivent être réalisées dans la pratique.

Dans les documents qui en parlent, la teneur est assez similaire : les réparations ne doivent pas aller à l'élite congolaise corrompue, "ils exploitent le pays comme l'a fait Léopold II" (Mathieu Zana Etambala), mais aux Congolais "réels"/"ordinaires". Comme le dit Kiza Magendane dans un article d'opinion (De Standaard, 4 juillet) : cet argent devrait aller aux "forces informelles qui ont plus ou moins soutenu la vie de Congolais inébranlables et courageux pendant les soixante dernières années".

Fuite des flux d'argent

Une partie de la classe politique congolaise est, effectivement, à bien des égards, liée à un système qui poursuit la colonisation jusqu'à ce jour. Plusieurs scandales récents et moins récents montrent que les recettes de l'État ne profitent guère ou pas du tout à la population, mais qu'elles restent entre les mains de la classe politique et de nombreuses entreprises (internationales). Comme à l’époque coloniale en question, les arrangements entre ces deux acteurs ne laissent que très peu de place à la responsabilité sociale.

Une leçon importante des vingt dernières années de reconstruction est qu'il est très difficile de canaliser les ressources internationales vers les Congolais ordinaires.

Un exemple : une étude de l'ONG Global Witness révèle que plusieurs accords dans le secteur minier et pétrolier ont coûté au pays quelque 1,5 milliard de dollars de recettes avant les élections de 2011, soit le double du budget annuel consacré à la santé et à l'éducation. Les revenus ont disparu dans les poches des élites politiques et d'obscures entreprises. Ces fuites de flux financiers expliquent pourquoi, comme le montre notre recherche sur le sujet, le faible impact de 20 ans de reconstruction (de soutien international) et de démocratisation de l'État congolais depuis la fin (officielle) de la guerre civile au Congo sur les chiffres de la pauvreté est nul.

Dans notre livre Negotiating public services in the Congo, nous montrons comment les organisations qui ne font pas partie des structures de l'État - des groupes d'épargne des femmes aux églises et aux congrégations religieuses - jouent un rôle central dans la survie quotidienne de millions de Congolais et offrent d'innombrables services, tels que l'éducation, la santé, le transport et le ramassage des ordures. Une leçon importante est que nous ne devons pas romancer ces forces.

Dans l'ombre de l'État

Tout d'abord, il y a des problèmes de représentativité. Bien qu'elles jouent un rôle central dans la (sur)vie de nombreux Congolais, elles concernent par définition des solutions par et pour un cercle restreint de personnes. Il n'y a pas d'organisation démocratique globale dans l'ombre de l'État congolais qui pourrait gérer les réparations d'une manière qui pourrait aller "droit au cœur des Congolais", comme Zana Etambala (et bien sûr nous) le souhaiteraient.

En outre, ce type d'organisation a évidemment besoin de son propre financement. Ils opèrent dans un environnement national et international où parfois beaucoup d'argent circule et où le déséquilibre et les abus de pouvoir peuvent se produire. En ce sens, beaucoup de ces organisations ne fonctionnent pas si différemment de l'État congolais même.

Une leçon importante des 20 dernières années de reconstruction est qu'il est très difficile de canaliser les ressources internationales vers les Congolais ordinaires. Ce ne sont pas les bons arguments qui manquent pour proposer une nouvelle aide au Congo. Mais il apparaît sans cesse que les nobles intentions sont inverties dans l'un des nombreux maillons nationaux et internationaux de la chaîne de l'aide. Pourquoi cela devrait-il être différent dans le cas des réparations ?

Pas de solutions miracles

Rien de tout cela ne devrait être une excuse pour ne rien faire. Mais il n'y a pas de solution miracle. Il y a soixante ans, l'indépendance du Congo était peut-être une telle panacée. En attendant, nous savons que l'État indépendant du Congo était une boîte vide, sans argent (toutes les grandes entreprises avaient déplacé leur siège vers la mère patrie, la Belgique), et sans administration viable. Tout a changé à l'époque, pour rester le même.

L'une des solutions ne consiste pas à parler de "réparation" pour le passé, mais d'investissements de réconciliation tournés vers l'avenir. Une telle reformulation est conforme au modèle de réconciliation proposé pour traiter la question de l'esclavage aux États-Unis. Elle est également conforme à la position prise par quelques professeurs congolais dans ce journal (La Libre 16/07): « Pour une fois, reconnaissons la nécessité de ne pas bâcler cette belle intuition (du roi Philippe qui exprimait ses regrets pour les blessures infligées durant la colonisation) par des actions précipitées, comme en 1960... Misons sur des concertations réellement fructueuses et valorisantes”.

D’une coopération au développement vers un développement de la coopération donc. Il est crucial que la nouvelle "Commission Vérité et Réconciliation" se penche sur ce type d’initiatives: quelles sont les possibilités à cet égard et comment cela peut-il se faire dans le cadre d'un processus conjoint ?