Opinions

Une opinion de Paul Forget, jeune catholique engagé, lecteur de Benoît XVI, animateur de la page Facebook "Echos, réflexions et pensées- Paul Forget".


Un texte de Benoît XVI sur la pédophilie dans l'Eglise, publié jeudi dernier, fait polémique. Le pape émérite allemand est-il en opposition avec le pape François?


La crise morale que traverse l’Église est pour moi blessante et humiliante. L’historien anglais Hilaire Belloc avait beau dire être "bien forcé de croire à la divinité de l’Église catholique, car aucune institution humaine dirigée avec une telle inaptitude n’aurait subsisté deux semaines", il reste que l’Évangile est un plaidoyer pour la compassion, qui ne peut me laisser impassible devant la souffrance terrible des victimes de la pédocriminalité. Humiliante, aussi, parce que défendre une institution dont des acteurs se sont rendus coupables de telles atrocités, c’est risquer la brimade, voire l’exclusion et le dégoût. Ceci n’étant toutefois rien comparé à ce que les victimes ont pu vivre.

Un texte qui suscite des réactions

En ce temps de carême, propice pour les chrétiens à la conversion personnelle avant de s’autoriser à donner des leçons à la terre entière, Benoît XVI a rendu public jeudi un texte qu’il présente comme une aide de sa part pour traverser la crise morale dans l’Église à la suite des révélations très lourdes et choquantes à propos d’abus sexuels commis par des prêtres et parfois évêques catholiques, ayant parfois aussi "couvert" les scandales.

Ce texte suscite des réactions, et parfois des interrogations sur la nature de ce soutien du pape émérite au pape régnant. Ceci a fortiori dès lors que le pape Benoît XVI y insiste sur le lien entre la crise de la foi et la crise morale, alors que François dénonce fréquemment le lien entre l’abus sexuel et l’abus d’autorité et de pouvoir que constitue le cléricalisme. On notera d’ailleurs à ce propos l’étonnante similitude des diagnostics de François et du journal Le Monde (ici) à ce propos.

Analyse

S’il me semble que les interrogations sont parfaitement compréhensibles, je pense aussi qu’elles méritent un "décryptage". Connaissant Benoît XVI pour l’avoir lu, je vais m’y essayer.

D’abord, il convient de souligner à quel point Benoît XVI, d’abord alors qu’il était préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi par la volonté de Jean-Paul II, puis comme pape, a considérablement agi pour la transparence et la clarté sur ce sujet. Comme le rappelle Benoît XVI dans le texte, c’est Jean-Paul II qui a décidé de confier les abus sexuels commis par des prêtres à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et non plus la Congrégation pour le Clergé. À l’époque, en 2001, il n’était pas du tout acquis pour une partie considérable de la hiérarchie catholique que la transparence soit la règle. L’affaire Pican, début des années 2000, en a été un tragique exemple. Éviter le scandale et affaiblir l’image de l’Église semblaient à beaucoup une préoccupation plus grave que celle de la victime, à une époque où du reste, un certain nombre d’intellectuels héritiers de mai 68 militaient pour la légalisation des actes pédophiles prétendument consentis. Période dont on semble heureusement sorti aujourd’hui par une prise de conscience du traumatisme causé et de la dignité entière de l’enfant dont la Convention internationale relative aux droits de l’Enfant est un éminent témoignage, convention dont l’État du Vatican fut d’ailleurs l’un des premiers signataires. Jean-Paul II, qui avait une confiance telle en Ratzinger qu’il lui confiait la rédaction de certains de ses discours sans se soucier de les relire avant de les prononcer, était connu à Rome pour son intransigeance à propos de la pédophilie. La première raison de ce changement de cap était donc une raison personnelle : Jean-Paul II et Benoît XVI souhaitaient tous les deux mettre en place une politique de tolérance zéro, de même d’ailleurs que François aujourd’hui. La deuxième raison que Benoît XVI rappelle dans ce texte a été que les abus sexuels commis par des prêtres étaient de nature à mettre en danger la foi des fidèles à cause de la gravité de ces actes. La troisième était que le Code de droit canonique de 1983 ne permettait pas à la Congrégation pour le clergé de prononcer des peines aussi graves que celles que peut prononcer la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. À l’heure où François a retiré l’état sacerdotal à un cardinal, événement qui ne s’est jamais présenté dans l’histoire, on comprend que la volonté à Rome est de frapper fort.

Ses diagnostics s’opposent-ils à ceux de François ?

Mais ceci ne répond pas encore à la question que soulève le texte de Benoît XVI : ses diagnostics s’opposent-ils à ceux de François ? Il peut surprendre en effet que le pape émérite affirme soutenir le pape François, sans pourtant en dire mot de façon apparemment substantielle. Lire le théologien et professeur Benoît XVI aide à le comprendre. Le rôle du théologien est d’enrichir la réflexion intellectuelle de l’Église pour discerner la parole de Dieu dans le monde d’aujourd’hui au regard de l’Évangile. Il pose certaines questions, essaye certaines réponses. Et de tout temps, des théologiens catholiques ont essayé d’apporter leur contribution en cherchant à approfondir des sujets, éventuellement non tranchés par le Magistère romain. C’est une richesse pour l’Église dont le fondateur n’a pas dit à Pierre de paître des moutons ne faisant que suivre leur berger, mais des brebis, libres aussi de réfléchir et contribuer elles-mêmes à la réflexion de l’Église, demeurant en communion avec elle. Chez le théologien Ratzinger, chaque mot compte et aucun ne manque. C’est aussi une forme de transparence que d’essayer de formuler sa pensée de manière suffisamment exhaustive que pour ne pas laisser en suspens, dans le non-dit, des éléments essentiels ayant servis à la fonder. Ainsi, je peux dire sans aucune hésitation que si Benoît XVI avait souhaité s’opposer à François dans le diagnostic de la crise et son origine, il l’aurait dit. Et s’il estimait qu’il ne fallait pas que ce désaccord se sache, il n’aurait rien dit du tout. Cette absence de calcul politique de Benoît XVI lui a coûté suffisamment cher et on se souviendra des éditoriaux parfois franchement malheureux qui ont émaillé son pontificat. Il avait d’ailleurs annoncé en acceptant de devenir pape, sans fort enthousiasme, qu’il ne changerait pas et resterait ce professeur, tant et si bien que cela a donné un titre à l’ouvrage d’un de ses biographes ("L’homme qui ne voulait pas être pape", Nicolas Diat, Albin Michel, 2014).

En deuxième lieu, faut-il souligner que Benoît XVI n’a montré au cours de sa vie aucun attachement au cléricalisme que dénonce François ? Il serait étonnant qu’il commence aujourd’hui de façon masquée. Sa renonciation a témoigné de façon ultime de sa liberté par rapport à une vision un petit peu étriquée du sacerdoce ministériel. Le fait d’avoir continué d’écrire personnellement et librement des livres comme théologien alors qu’il était préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (c’est-à-dire le gardien de la doctrine au service du pape) et même pape (ses ouvrages sur Jésus) témoigne d’ailleurs de sa liberté par rapport à la fonction qu’il n’a jamais excessivement sacralisée. Avoir une approche différente sur un sujet donné ne confine pas nécessairement au désaccord, mais révèle qu’il y a davantage dans deux têtes que dans une seule.

Troisièmement, quant au fond, et c’est ici le cœur de ma réflexion sur ce texte de Benoît XVI, je suis convaincu que le cléricalisme que dénonce François est une dimension de la crise de la foi que décrit Benoît XVI. La figure du prêtre ne peut constituer le cœur de l’Église. C’est Jésus Christ qui est le cœur de l’Église et toute autorité, tout pouvoir religieux ne se fait qu’en vertu et au regard de Jésus Christ. En cela, je suis convaincu que ceux qui se revendiquent "progressistes" ou au contraire "conservateurs" peuvent être renvoyés dos à dos : André Frossard définissait l’intégriste comme "celui qui veut faire la volonté de Dieu que Dieu le veuille ou pas". Je pense qu’on peut dire la même chose des "progressistes". L’un et l’autre sont enfermés dans l’idéologie. Heureusement, les jeunes chrétiens que je connais et habitués aux sacrements ne se classent plus selon ces étiquettes. Naïvement peut-être parfois, mais à leur rythme et avec mérite, ils sont nombreux à chercher l’Évangile. Mais celui qui détourne le sacerdoce ministériel selon les priorités, préoccupations, voire obsessions qui sont les siennes et de quelque manière (prétendus progressistes ou traditionalistes et abuseurs sexuels le font, me semble-t-il, chacun à leur manière, mais à des degrés, bien entendu, divers en termes de gravité et de conséquences) n’accomplit précisément pas en cela un ministère, mais s’autoproclame souverain et se prend finalement pour Dieu, qui devient le grand absent des préoccupations.

Merci François, merci Benoît XVI

Jamais François et Benoît XVI n’ont eu un seul mot l’un contre l’autre. Benoît XVI ne fait aucune déclaration publique sans l’aval de son successeur, et ce depuis sa renonciation. Pourquoi en irait-il différemment cette fois ?

J’aimerais terminer en ajoutant comme jeune catholique et engagé que je suis personnellement témoin que les jeunes, et ils sont nombreux aux JMJ ou dans certaines églises de styles très divers, qui aiment François sont les mêmes qui ont été profondément touchés par Benoît XVI. Merci François, merci Benoît XVI, puissiez-vous traduire dans vos paroles et dans vos actes que les chrétiens sont profondément désolés des agissements innommables de certains de leurs pairs, qu’ils vont se réformer et qu’ils ne portent pas le nom de Jésus Christ pour rien.