Une opinion de Daniel Salvatore Schiffer, philosophe et auteur (1).

4 août 2020 ; 18 heures : deux terribles explosions, quasi cataclysmiques, viennent de ravager le port de Beyrouth, capitale historique, mais aussi centre névralgique, tant sur le plan économique que stratégique, du Liban.

Un pays complexe et meurtri

Le Liban : pays déjà dévasté depuis plus de quatre décennies, suite l’effroyable guerre civile qui y fit rage entre 1975 et 1990, et Etat pratiquement déclaré en faillite depuis lors, avec plus de 92 milliard de dollars de dettes (soit environ 170% du PIB), à cause notamment (sans même parler de sa corruption endémique) des incessantes rivalités existant, sur le plan politico-idéologico-religieux, entre ses différentes "ethnies", composées, telle une disparate mosaïque sociologique, de chrétiens (à l’image de son Président), mais eux-mêmes fracturés entre maronites-catholiques et grecs-orthodoxes, de musulmans (à l’instar de son Premier-Ministre), mais eux aussi divisés entre Druzes (pratiquant un islam modéré, non soumis à la loi coranique de la charia) et Arabes Sunnites ou Chiites, parmi lesquels, en ce qui concerne ces derniers, sévit d’une impitoyable main de fer un parti aussi extrémiste, au sein même du Parlement, que le Hezbollah, proche, sur le plan religieux, des très fanatiques ayatollah de l’Iran, mais également, sur le plan militaire, des plus belliqueux des hauts responsables de Syrie.

Le tragique bilan humain

C’est dire si le Liban, pays particulièrement complexe et meurtri, déjà à genoux par les douloureuses vicissitudes de son histoire moderne et contemporaine, n’avait pas besoin, à tous points de vue, de cette énième tragédie, manifestement plus grave encore que les précédentes, de ce maudit 4 août 2020. Le bilan, sur le plan humain, s’avère catastrophique : à l’heure même où j’écris ces lignes, il s’élève déjà à 115 morts, près de 4000 blessés et 300 000 personnes désormais sans abri, tant l’énorme souffle provoqué par ces déflagrations successives (surtout, visiblement, la deuxième) a balayé tout sur son passage, sur des dizaines de kilomètres aux alentours. De véritables scènes d’apocalypse, qui ne peuvent que nous émouvoir ou, pis, nous ébranler, sinon nous révolter, dans notre simple conscience d’êtres humains !

Certes les causes de pareille catastrophe, aussi gigantesque que meurtrière, ne sont-elles pas encore connues, avec exactitude, à ce jour. Pas d’indécentes et vaines conjectures, donc, en attendant le résultat de l’enquête officielle. Les autorités libanaises parlent, pour les expliquer un tant soit peu, de l’explosion inopinée de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium, produit chimique nécessaire à la construction de certaines armes, qui auraient été confisquées puis stockées depuis six ans, sans aucune mesures de sécurité ni même de précaution élémentaire, dans quelques entrepôts de ce port précisément, par ailleurs contrôlé par les terribles milices chiites du Hezbollah.

Au seul nom de l'humanité

Mais, en revanche, qu’il me soit simplement permis de dire ici que l’humble philosophe et intellectuel engagé que je suis, outre être un enfant juif né sur les cendres de la Shoah, en appelle de toute urgence, en cette heure où le monde ploie à nouveau sous les mortifères assauts d’on ne sait quelle cruelle fatalité, à mes pairs afin de venir prestement en aide, avec toute la compassion dont une conscience d’hommes ou de femmes de bonne volonté peut être dotée, à ce noble et magnifique pays, théorique exemple de société multiculturelle et pluriconfessionnelle, à défaut aujourd’hui de réel esprit de tolérance malheureusement, qu’est, traditionnellement, le Liban : pays aujourd’hui totalement abandonné, injustement livré à lui-même, démuni et exsangue, où mêmes ses hôpitaux, avant l’invraisemblable chaos de ce 4 août 2020, croulaient déjà, avec l’énorme crise du coronavirus et par manque de moyens financiers, sous une infrastructure défaillante, à l’image même de la nation, malgré l’incontestable compétence de ses médecins et autres professionnels de la santé.

L'indicible martyre du Liban : assez !

L’indicible martyre du Liban a assez duré ! La souffrance de tout un peuple a des limites, sa dose de résilience aussi : consciences humaines du monde entier, civilisations prônant la paix et le progrès partout sur cette bonne vieille Terre qu’est encore la nôtre, réveillez-vous… Le courageux et merveilleux peuple libanais, est en train, sinon de mourir, du moins d’agoniser sous l’infâme poids, aussi, de notre indifférence, si ce n’est de notre égoïsme ! Sauvons de toute urgence, pour notre humble part comme pour nos modestes moyens, le Liban, au simple mais beau nom de l’humanisme, sinon, plus essentiellement encore, de l’humanité !

Les mots d'un humaniste nommé Albert Camus

Au grand et généreux Albert Camus, en ce sens, les derniers mots, prononcés, le 10 décembre 1957, à Stockholm, lors de sa remise du prix Nobel de littérature : "Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait, pourtant, qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse." A méditer en effet, plus que jamais en ces temps aussi troubles que troublés, ces insignes paroles d’un immense cœur d’homme : penseur épris de ses seules valeurs éthiques et principes d’humaniste, sans lesquels il n’est point de démocratie qui vaille !

(1) : auteur, notamment, de La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique (Presses Universitaires de France), Oscar Wilde et Lord Byron (Gallimard – Folio Biographies), Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie (Alma Editeur), Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné et Gratia Mundi – Raphaël, la Grâce de l’Art (Erick Bonnier Editions).