Une carte blanche de Raoul Delcorde, Ambassadeur honoraire de Belgique, membre de l'Académie royale de Belgique.

La première visite du président Biden à l’étranger sera en Europe et en particulier à Bruxelles le 14 juin (pour rappel, la première visite à l’étranger de l’ex-président Trump fut en Arabie saoudite). La coopération transatlantique est au cœur de cette visite. Le temps des anathèmes de Trump est dépassé. Il est révolu également, le temps où un secrétaire d’État américain à la Défense (Rumsfeld) fustigeait la "vieille Europe" parce qu’elle refusait de soutenir l’intervention militaire de George W. Bush en Iraq, et saluait par la même occasion la "nouvelle Europe" alignée sur Washington. Et évoquer, comme le fit Robert Kagan dans un célèbre essai publié en 2003, l’Amérique imprégnée de sa puissance (à l’image de Mars, le dieu de la guerre chez les Romains) face à l’Europe, qui ne croit qu’à la prééminence du droit et des valeurs, dans un monde qui serait à l’image de Vénus, la déesse de l’amour, relève aujourd’hui de la caricature.

Ce que souhaite Joe Biden

Ce que l’on apprend de contacts avec des conseillers de la Maison-Blanche, c’est que la relation que l’administration Biden attend des partenaires de l’Otan n’est pas un alignement inconditionnel sur toutes les positions diplomatiques américaines. En fait, les dirigeants américains sont ouverts à une relation "plus ouverte" avec l’Europe, ce qui ne doit pas atténuer la confiance entre les deux versants de l’Atlantique. Il s’agit, dans l’esprit de Biden, de préserver une relation substantielle entre les États-Unis et l’UE (sérieusement mise à mal par Trump) mais en acceptant une certaine ouverture. On sait que les relations transatlantiques sont fondées sur des attentes croisées. Les États-Unis attendent de leur partenaire européen un effort dans son budget de défense et dans ses "capacités" (entendez son équipement militaire) pour venir en appui aux orientations stratégiques américaines (l’Afghanistan - mais ils s’en désengagent - et peut-être demain la zone indo-pacifique). De leur côté, les Européens tiennent évidemment aux garanties de sécurité contenues dans le fameux article V de la Charte de l’Otan (qui concerne la défense mutuelle des pays de l’Alliance atlantique). Ils attendent aussi un leadership stable et prévisible du président américain. Mais ces attentes ne doivent pas masquer les divergences qui sont apparues durant le mandat de Trump. Sur l’Iran (avec le retrait américain du JCPOA - retrait, heureusement, annulé par Biden, qui pourrait aboutir à un accord acceptable à nouveau par toutes les parties et éviter ainsi l’escalade nucléaire), sur la Russie (où la fermeté de l’UE tranchait avec les signaux confus de l’administration Trump), sur la Chine enfin. Le bras de fer entre Washington et Pékin continuera, tandis que la Chine voit l’UE comme un facteur d’équilibre de la conflictualité sino-américaine.

Les divergences entre les États-Unis et l’UE existaient naguère aussi mais étaient masquées, en général. Dorénavant, on peut s’attendre à ce qu’elles soient un marqueur de la relation transatlantique, et qu’elles constituent un élément d’un dialogue devenu plus ouvert. On note aussi que le président Biden a fait de l’UE un partenaire à part entière alors que les présidents américains ont longtemps répété la célèbre boutade de Kissinger : "L’Europe, quel numéro de téléphone ?" Il y a à nouveau une convergence euro-américaine sur le dossier nucléaire iranien ou sur les mesures à adopter face au changement climatique.

Le moment gaullien de l’Europe

La venue de Biden à Bruxelles correspond aussi à ce qu’Alexandra de Hoop Scheffer (1) appelle le "réveil stratégique" de l’UE, qui doit l’amener à "définir ses priorités en dehors du temps politique à Washington et du nouveau locataire de la Maison-Blanche". C’est ce que le politologue français Zaki Laïdi (2) nomme "le moment gaullien de l’Europe". La référence à de Gaulle se justifie par le fait que l’ancien président français n’a jamais cru que la protection de l’allié américain serait éternelle. Pour citer Laïdi, "être gaullien c’est donc vivre avec l’idée que l’Europe est confrontée à une solitude stratégique qu’elle a du mal à admettre". Ce qui est perçu comme une "menace russe" dans le voisinage oriental de l’UE ou encore les crises qui s’étendent du Sahel à la Méditerranée orientale sont autant de signaux qui nécessitent un "réveil stratégique". Il est fort probable que Biden le rappellera à ses interlocuteurs européens. Il ne s’agit pas, à ce stade-ci, de se passer des capacités militaires américaines, car l’UE ne dispose pas de l’arsenal qui lui permettrait de faire face à une attaque soudaine et massive d’une puissance voisine. Mais le moment est venu de mettre en œuvre ce que l’on appelle communément l’autonomie stratégique européenne. Entendez par là réduire la dépendance sécuritaire vis-à-vis des États-Unis en renforçant ses propres capacités de défense. C’est le sens des propos du président Macron évoquant une "Europe militairement souveraine", faute de quoi les Européens ne seraient plus maîtres de leur destin.

Plusieurs scénarios sont évoqués, tels le "pilier européen de l’Otan". Mais le temps est venu de développer la politique européenne de sécurité et de défense. Il ne s’agit pas, pour le moment, de découpler la sécurité européenne de la sécurité garantie par l’Otan. Il n’est nullement question de rompre le lien transatlantique. Mais il convient de rechercher un équilibre entre une Union européenne qui fait l’effort d’harmoniser et de renforcer ses capacités militaires et le lien fort avec les États-Unis.

Alors, ce moment gaullien de l’Union est-il arrivé ? Dans ce monde multipolaire, les dirigeants européens ne peuvent qu’être aux aguets. Les alliances ne sont pas éternelles. Certes, le débat euro-atlantique va se dérouler sous de meilleurs auspices avec l’actuel président américain. Mais la relation transatlantique dépend aujourd’hui largement de ce que les Européens sont prêts à réaliser ensemble. Au moment où l’on parle d’une Europe plus géopolitique, il faut être conscient que la défense européenne est - pour citer Nicole Gnessoto - "une affaire politique", et non un débat entre militaires.

Nul doute que la visite du président Biden à Bruxelles permettra d’utiles clarifications de part et d’autre.

(1) Alexandra de Hoop Scheffer, "L’Europe face au défi d’un trumpisme durable", "Le Monde", 13/11/2020.

(2) Zaki Laïdi, "Le moment gaullien de l’Europe", Telos, 7/10/2019.