Opinions

Une opinion de Théophile Lienhardt, Antoine Arnould et Sarah Zamoum, cofondateurs des “Jeunes Cinquantenaires”, groupe de réflexion et de sensibilisation aux urgences environnementale et sociale


Si le changement climatique ne figure pas dans les priorités de l’industrie brassicole, il est temps qu'elle change d’avis au risque de voir la bière devenir un luxe inabordable.


La bière est la boisson alcoolisée la plus consommée au monde. Elle figure aussi en bonne place sur la liste des victimes du dérèglement climatique. Secteur historique d’importance culturelle, l’industrie de la bière génère en Belgique 49000 emplois et des investissements annuels d’environ 284 482 000 euros (Brasseurs Belges, 2017). Tout un pan de notre économie est bâti sur sa production, sa consommation et son exportation. La bière est également un vecteur de convivialité, acclamée comme un motif de fierté nationale, et reconnue comme patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

Nous adressons ce message à ses fervents défenseurs et à tous ses amoureux. Si le changement climatique ne figure pas dans les priorités de l’industrie de la bière, il est temps de changer d’avis. Il est indispensable que travailleurs, producteurs, distributeurs, exportateurs et consommateurs de bières considèrent le climat comme un enjeu majeur.

Les études scientifiques avertissent depuis longtemps l’industrie céréalière sur les lourdes conséquences du dérèglement climatique, notamment en termes de chute des récoltes. En octobre 2018, des scientifiques se sont posé la question de l’impact du climat spécifiquement sur l’industrie brassicole (Xie et al, 2018). Leurs découvertes ont de quoi nous faire avaler de travers.

La bière, bientôt un bien de luxe ?

L’augmentation des températures – et les sécheresses associées – sanglera les récoltes d’orge. En effet, dû à leur sensibilité aux extrêmes météorologiques, certaines céréales vont drastiquement décroître. Vu les températures annoncées en Europe occidentale pour 2050 (45° voire 55° l’été selon Bador et al, 2017), nous risquons de connaître un syndrome du boxeur : les récoltes ne se relèveront pas si les chocs s’enchaînent (Hessel et al 2018, PFC). Dans ce cas, la production de bières sera directement affectée car une grande partie de l’orge restant sera dirigée avant tout vers la consommation humaine et bétaillère. En effet, seuls 17 % des récoltes sont actuellement utilisées pour la fabrication de bière.

Dans un tel scénario, les coûts de production de la bière exploseront et se répercuteront sur les prix de vente. Consommer de la bière deviendra un luxe inabordable. Dans des pays tels que l’Irlande, la Belgique et l’Allemagne, l’orge disponible pour la production de bière pourrait chuter de 27, voire de 38 %. En conséquence, le prix de la bière pourrait augmenter dans une fourchette allant de 40 à 300 % d’ici la fin du siècle. En plus du prix, la qualité du produit est également en jeu. En effet, les extrêmes climatiques impactent directement la qualité de l’amidon utilisé pour la fermentation.

Aussi, la normalisation des étés caniculaires affectera directement le processus de fermentation naturelle, particulièrement important pour les bières lambic. Alors que la République Tchèque en a déjà subi les conséquences (Mozny et al 2009), les températures extrêmes seront également à l’origine d’un décroissement des récoltes de houblon partout en Europe.

Sauvegarder la bière… et l’Humanité !

Les brasseurs professionnels et amateurs, les gastronomes des bières spéciales et les millions de consommateurs de bière doivent-ils envisager une sobriété involontaire ? Ou bien vont-ils faire du climat un enjeu prioritaire et protéger la bière ?

Toutes les composantes sociétales sont donc mises face à leurs responsabilités. Le dérèglement climatique aura des conséquences sur les récoltes d’orge et de houblon et entraînera une baisse de la qualité et une hausse des prix de la bière. Le test de réalité d’une volonté collective sera le renversement avant 2050 de nos émissions de gaz à effet de serre et la régénération des sols arables. Dès lors, nous appelons tous les Belges et nos hôtes étrangers à se mobiliser et à s’engager pour sauvegarder cet élixir et, au passage, l’Humanité !