Opinions
Une opinion d'Inès Trépant, politologue, auteure de "Biodiversité. Quand les politiques européennes menacent le Vivant", Ed. Yves Michel (2007).


Le respect de la loi sur les pesticides n’est absolument pas une priorité pour les instances européennes, encore moins leur suppression. Sommes-nous à ce point "dé-naturés" qu’il n’existe aucun sursaut politique pour s’en émouvoir ?


En France, un tiers des oiseaux a disparu en quinze ans. En Allemagne, près de 80 % des insectes ont disparu en trente ans. Cinquante pour cent des oiseaux sont en déclin en Wallonie. En février dernier, les scientifiques ont publié un nouveau rapport inquiétant (1). Plus de 40 % des espèces d’insectes sont menacées d’extinction dans le monde, y écrivent-ils. En moins d’un siècle, ils pourraient avoir totalement disparu. Et d’alerter de l’effet domino déstabilisateur pour les écosystèmes, notamment sur les oiseaux, reptiles, amphibiens et poissons qui s’en nourrissent. En cause : principalement l’agriculture intensive, en raison de l’utilisation des pesticides.

Un sévère réquisitoire

Déversés à gogo sur les champs pendant plus d’un demi-siècle, ces pesticides font aujourd’hui l’objet d’un sévère réquisitoire. En 2017, deux rapporteurs spéciaux des Nations unies (Hilal Elver pour le droit à l’alimentation et Baskut Tuncak sur les substances toxiques) publiaient un rapport fracassant sur l’utilisation des pesticides en regard des droits de l’homme. Loin de protéger le droit à l’alimentation, ils le sapent. Car ils détruisent la biodiversité des zones agricoles, épuisent les surfaces arables, polluent les sols et l’eau et sont néfastes pour la santé. Ils concluaient que la dépendance aux pesticides est incompatible avec les objectifs d’agriculture durable. La solution d’avenir ? L’agroécologie (et son corollaire, la suppression progressive des pesticides) en tant que solution climatique, rempart contre la faim et la protection de la biodiversité. Cette sentence aurait dû susciter un électrochoc politique.

Pourtant la communauté scientifique et les organisations onusiennes ont beau tirer la sonnette d’alarme, marteler que la sixième extinction de masse est en cours, que la protection de la biodiversité est une assurance-vie pour l’humanité, rien ne semble sortir les États de l’UE de leur torpeur. En voici deux exemples criants.

Les cadavres sont dans le placard

Selon les instances européennes, la procédure d’autorisation des pesticides en Europe est l’une des plus strictes au monde. Pour être autorisés, ils doivent satisfaire plusieurs critères, dont l’absence de "retombées inacceptables" sur l’environnement. Visiblement, la pollution liée à l’omniprésence des pesticides dans les eaux, les sols et l’air européen serait "acceptable" pour les États. Tout va très bien, Madame la Marquise !

En outre, encore faut-il que les États de l’UE appliquent les lois qu’ils édictent. Or, il existe de graves manquements en la matière.

En 2017, la Commission remettait son rapport d’évaluation sur la mise en œuvre de la directive 2009/128/CE sur "l’utilisation durable des pesticides". Un cinglant aveu d’échec, dont le Parlement européen (PE) s’est récemment fait l’écho (2). Dans la majorité des cas, aucun engagement précis, concret, vérifiable n’est au programme des États pour trouver des alternatives aux pesticides ou pour éviter qu’ils polluent le milieu aquatique. Quant au principe de "lutte intégrée contre les organismes nuisibles" (IPM), un objectif phare de la directive qui vise à réduire la dépendance aux pesticides au profit de méthodes alternatives et respectueuses de l’environnement, les États ne l’ont toujours pas traduit en critères prescriptifs et évaluables, se contentant d’en faire un outil éducatif pour les agriculteurs.

En clair, le respect de la loi sur les pesticides n’est absolument pas une priorité, encore moins leur suppression. Selon la FAO (l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), l’utilisation de pesticides dans l’UE est en hausse depuis l’adoption de la directive en 2009. Et chaque année, 60 milliards sont déboursés pour le budget de la Politique agricole commune (Pac) : la majorité de ces paiements étant octroyée aux fermes qui déversent près de 400 000 tonnes de pesticides sur leurs champs.

Une occasion à ne pas manquer

La réforme de la Pac en cours représente l’occasion pour corriger le tir. Mais à ce stade des négociations (3), rien n’est moins sûr. En attestent les lignes de force du projet législatif de la Commission.

Certes, l’environnement et le changement climatique sont à présent érigés au rang de priorités transversales de la future Pac. Mais elles lient les États, non les agriculteurs, qui peuvent opter pour des pratiques agricoles favorables au climat et à l’environnement sur base volontaire. De plus, il n’existe aucune obligation pour les États de financer l’agriculture biologique ; aucune obligation de créer des dispositifs favorables à la "déspécialisation des fermes".

Or, c’est précisément la rationalisation de l’espace entre zones d’élevage industriel et monocultures qui maintient le système agricole accro aux pesticides. Car dans ces écosystèmes ultra simplifiés, la nature ne peut tout simplement pas exercer son rôle de régulation.

Plus fondamentalement, continuer à dispenser les agriculteurs d’appliquer l’intégralité de la loi européenne sur les pesticides pour bénéficier des subsides européens (principe d’écoconditionnalité) est un dévoiement du principe du pollueur-payeur et une insulte aux citoyens.

Enfin, le second pilier risque de devenir le socle de l’"agriculture raisonnée". Ce qui revient à ne pas changer de paradigme agricole, puisque celle-ci se contente de réduire l’utilisation de produits chimiques, sans les interdire. Aujourd’hui, le salut serait l’utilisation des technologies intelligentes, le développement de la robotique et de l’agriculture de précision… pour mieux administrer les pesticides. En clair, l’enjeu n’est pas de remettre en question le modèle de l’agriculture industrielle, mais de l’améliorer à la marge. D’ailleurs, en termes de priorités de financement de la Pac, la Commission a clairement fait son choix. C’est le second pilier de la Pac (le développement rural), dont la fonction principale est traditionnellement de prendre en compte l’environnement, qui subirait les coupes budgétaires les plus drastiques (de l’ordre de 25 %, contre 10 % pour le premier pilier, dont l’objectif est de répondre aux exigences de compétitivité internationale).

Sommes-nous "dé-naturés" ?

Il est illusoire de croire que les engagements climatiques et environnementaux de la Pac pourront être atteints au moyen de mesures volontaires, sans changer fondamentalement de logiciel. De même, la biodiversité est à la base de nos systèmes d’alimentation. Elle joue un rôle majeur dans la productivité agricole car elle rend les cultures beaucoup plus résilientes aux maladies et aux parasites. En la détruisant, l’humanité scie la branche sur laquelle elle est assise. Ce sont en substance les conclusions du dernier rapport de la FAO de février dernier.

Qu’attendent encore les dirigeants pour intégrer cette donne dans la nouvelle Pac ? Quand sortira-t-on de l’ombre la crise de la biodiversité ? Sommes-nous à ce point "dé-naturés", qu’il n’existe aucun sursaut politique pour s’en émouvoir ? Reléguer cette question à un enjeu sociétal périphérique, dont on peut se préoccuper en période de vaches grasses, revient à vivre comme des somnambules. Politiques, agissez !

(1) Analyse de 73 études scientifiques, publiée dans la revue Biological Conservation .

(2) Résolution du PE du 12 février 2019.

(3) La Commission européenne a publié sa proposition de réforme de la Pac le 1er juin 2018. Le vote du PE est prévu en commission parlementaire le 2 avril 2019.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Effondrement de la biodiversité : un silence assourdissant".