L'un des actes les plus cyniques qu'une chaîne de télévision puisse commettre consiste à dépenser des budgets conséquents pour produire une émission de qualité et programmer celle-ci à un horaire dont elle sait pertinemment bien que le public potentiel est dans l'impossibilité matérielle de la regarder.

En 2004, la RTBF avait agi ainsi. Une question posée à Fadila Laanan, la ministre de l'Audiovisuel, par la parlementaire Véronique Cornet (MR) et la mobilisation de groupes de pression l'avaient fait reculer mais ces jours-ci, trois ans plus tard, le service public ose remettre le couvert comme si de rien n'était !

Myriam Katz, la rédactrice en chef du "Ligueur", avait lancé le brûlot dans l'hebdo de la Ligue des familles daté du 16 juin 2004 et ses propos gardent, trois ans plus tard, toute leur actualité : "Seize heures quarante-cinq : "Bla-Bla" a commencé. De nombreux enfants n'en verront que la fin, faute de rentrer suffisamment tôt à la maison... Certaines mauvaises langues disent qu'en glissant "Bla-Bla" plus tôt dans l'après-midi, notre service public libérait ainsi une tranche horaire plus intéressante pour les annonceurs commerciaux - l'après 18 heures - puisqu'à ce moment-là, le public est d'office collé au petit écran... Il y a peu, les émissions pour enfants sont passées de La une à La deux (qui ne se capte pas partout en Belgique); aujourd'hui, elles ont changé de tranche horaire et sont plus tôt dans l'après-midi... Jusqu'où va-t-on les reléguer ? Le jeune public, faute d'être accessible aux annonceurs, ne compterait-il plus que pour de la roupie de sansonnet ?"

Le 19 octobre 2004, la ministre Laanan explique au Parlement que, dès janvier 2005, ""Ici Bla Bla" retrouvera son horaire d'origine, c'est-à-dire aux environs de 17 h 15 et "C'est pas sorcier" occupera le créneau actuel de "Ici Bla Bla", vers 16 h 30", rappelant qu'il s'agit bien là d'une émission éducative et qu'ainsi la mission de la RTBF sera remplie.

Pour la rentrée 2007-2008, depuis le 10 septembre dernier, La deux programme à 15 h 40 (au lieu de 16 h 30) "C'est pas sorcier" et à 16 h 05 (au lieu de 17 h 15) "Ici Bla Bla", deux émissions que ne risquent pas de voir les jeunes encore à l'école ou sur le chemin du retour à la maison !

Si "Ici Bla Bla" ne s'adressait qu'aux bébés, on pourrait comprendre sa programmation en pleine journée pendant les heures "scolaires", mais il n'en est rien puisque son équipe a toujours considéré que l'émission s'adressait aux 4-12 ans.

Les premières audiences conséquentes de cette programmation aberrante sont - logiquement - inquiétantes : à peine 10 000 spectateurs et donc une baisse de près de 50 pc par rapport à septembre 2006.

Quelle dose d'esprit de service public subsiste-t-il donc à cette direction de la RTBF qui, dans une matière aussi prioritaire et sensible que ses missions à destination des enfants, refaute comme si de rien n'était, après avoir une première fois dû plier aux critiques unanimes du monde politique et du secteur associatif ? Aucune leçon n'a été tirée d'un passé récent et la ministre Laanan n'a pas considéré utile d'indiquer, dans le nouveau contrat de gestion de la RTBF signé entre-temps, dans quels types de créneaux horaires les émissions fragilisées par l'interdiction de la règle "des cinq minutes" devraient être proposées. Le service public se prépare en effet à engranger davantage de recettes publicitaires puisque le Parlement lui en a donné le feu vert en plein mois de juillet dernier. Or, "Ici Bla Bla", comme les autres émissions destinées aux moins de 12 ans, ne peut être entouré de publicités durant les cinq minutes qui la précèdent ou la suivent. La RTBF préfère donc faire glisser le plus tôt possible ce type de programmes non rentables économiquement en après-midi pour développer, à la sortie des classes et des bureaux, des programmations pour adolescents ou adultes qui sont susceptibles d'attirer les annonceurs. Les adolescents (et le marché publicitaire qu'ils induisent) pourraient d'ailleurs devenir des interlocuteurs de plus en plus prisés. En effet, le nouveau contrat de gestion valable jusqu'en 2012 indique bien que la RTBF doit continuer à programmer des émissions destinées aux enfants mais le quota annuel minimum a été supprimé. Il était de 700 heures par an, jusqu'au 31 décembre 2006.

Va-t-on, en toute légalité, vers de moins en moins de programmes pour les -12 ans diffusés sur des créneaux désertés par les publicitaires ? La RTBF préférerait-elle appliquer la lettre plutôt que l'esprit de ses obligations, lorsque celles-ci ont été si mal rédigées avec l'imprimateur de l'actuel gouvernement PS-CDH de notre Communauté française ? A la plus grande joie du lobby publicitaire.