Une opinion de Pieter Timmermans, administrateur-délégué de la Fédération belge des entreprises (FEB).


La situation actuelle de la Belgique sur le plan énergétique est inacceptable. L’arrêt de trois réacteurs nucléaires et l’absence d’une politique durable dans le secteur menacent notre économie et le fonctionnement de notre société.

Comme si notre pays, faute d’une politique énergétique durable, ne se trouvait pas déjà en position inconfortable sur le plan de l’approvisionnement en énergie, il semblerait maintenant que nous devions faire une croix sur trois centrales nucléaires jusqu’à la fin de l’année. Il nous faudra entamer l’hiver sans Tihange 2 et Doel 3 et 4 - qui assurent un quart de la production d’électricité. Sans compter que notre système énergétique ne dispose plus de tampon pour pallier ce type de problèmes. La situation est grave. Le monde de l’entreprise avait déjà tiré la sonnette d’alarme il y a deux hivers. Combinée à un hiver rude, l’évolution actuelle ne fait que nous rapprocher du scénario catastrophe.

Or, toutes les parties prenantes savent de longue date que la sécurité d’approvisionnement énergétique revêt une importance capitale pour le fonctionnement de notre société et de notre économie. Selon le Bureau fédéral du plan, une heure de black-out un jour ouvrable où toutes nos entreprises sont en activité coûterait au moins 120 millions d’euros à notre économie. Face à la perspective d’une telle catastrophe, le débat sur l’énergie me fait penser à un combat de coqs ou à une épreuve de force entre deux adversaires, sans récompense à la clé mais avec l’orgueil pour seul enjeu. Persévérer dans une telle attitude nous mènera droit à la catastrophe.

Qui serait en effet disposé à prendre pareils risques ? Qui peut encore, face à de telles menaces, se permettre de camper sur ses positions en mettant ses veto et en se cramponnant à des tabous ? Personne. Aussi la politique énergétique belge doit-elle reposer sur les trois piliers suivants.

TINA

There is no alternative (TINA). On a beau retourner le problème dans tous les sens et épuiser tous les débats des composantes possibles - l’énergie nucléaire et le gaz de schiste par exemple -, nous aurons rapidement besoin d’un mix d’énergies diversifiées qui se révèle efficace autant que fiable et garantisse la sécurité d’approvisionnement. Or, vu les circonstances, nous n’avons d’autre choix que de laisser toutes les pistes ouvertes et d’attaquer cette problématique dans un esprit d’ouverture. Un parc de production suffisamment diversifié dans lequel aucune technologie ne serait exclue a priori, l’exploitation maximale de sources d’énergie alternatives, l’ouverture et la mise en service de centrales au gaz et autres types de centrales, les stratégies de réduction de la consommation (consistant pour les entreprises ou les ménages à utiliser temporairement moins de courant ou à ne pas en consommer en périodes de crise), la promotion extrême de l’efficacité énergétique (l’énergie la moins chère est celle que l’on ne consomme pas), la fourniture à la demande… Bref, toutes les solutions doivent être mobilisées.

Des Régions…

Par ailleurs, nos autorités - fédérales et régionales confondues - devront veiller, au cours des cinq prochaines années, à ce qu’une politique énergétique cohérente voie enfin le jour entre les Régions et soit coulée dans un Pacte énergétique commun. Il faut en finir avec le morcellement de ce domaine politique crucial, dans lequel chaque niveau suit sa propre voie et dont les effets s’annulent mutuellement. Il est absurde de voir un niveau fédéral tenter de maîtriser les coûts de l’énergie tandis que les Régions les font remonter en flèche par toutes sortes de prélèvements ou de taxes, ou vice versa. La cohérence de la politique énergétique ne sera atteinte que le jour où les niveaux politiques régionaux et fédéraux seront impliqués dans la définition et la réalisation de la politique à court comme à long terme. D’où l’intérêt d’envisager peut-être la mise en place d’un Commissaire à l’Energie chargé de veiller à l’harmonie entre les politiques énergétiques fédérale et régionales.

… à l’Europe

Aussi essentiel soit-il aujourd’hui, aucun plan belge ou fédéro-régional ne pourra garantir sur le long terme un accès durable à l’énergie à des prix compétitifs. A long terme, la solution réside dans un meilleur ajustement de notre politique énergétique à celle de nos pays voisins et qui s’inscrit également dans un cadre européen. C’est là que la politique Est-Ouest doit se compléter d’une stratégie Nord-Sud. Je m’explique. Aujourd’hui, la fourniture d’énergie en Europe repose en grande partie sur l’importation de gaz et de pétrole via l’Orient ou via des ports maritimes situés en Occident. Or, il y aurait aussi un potentiel énorme à mettre en connexion l’énergie éolienne et hydraulique du nord de l’Europe avec l’abondance d’énergie solaire du sud de l’Europe. Cette vision requiert une approche européenne coordonnée, impliquant de nouvelles recherches intensives et de nouveaux investissements. Le prochain sommet des chefs d’Etat et de gouvernement européens devrait se pencher sur ce thème !

Il n’est pire aveugle…

TINA, interfédéral et européen : tels sont les maîtres mots d’une politique énergétique moderne et actuelle. Les défis cruciaux et très complexes reposent comme autant de patates chaudes sur l’assiette de nos décideurs politiques et de toutes les parties prenantes, y compris le monde de l’entreprise. Plus question de s’en défausser. Au cours des cinq prochaines années, tous ces acteurs devront prendre leurs responsabilités collectivement. Je me refuse dès lors à croire que l’expression "Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir…" devienne un jour réalité.