Une carte blanche de Nicolas Vermeulen, chercheur Qualifié au FRS-FNRS, professeur de psychologie, UCLouvain.

Oui, nous l’avons probablement toutes et tous ressenti, 2020 fut une année très particulière à bien des égards. Bien entendu, au niveau sanitaire il y eu la CoVid-19, impossible de l’ignorer. Mais à mieux y regarder, lire ou écouter, chaque semaine de 2020 eut surtout son lot de pensées ou de croyances illégitimement transformées en faits, en savoirs. Ces pensées ou croyances très polarisées se sont parfois métamorphosées en véritable procès numériques menant à un jugement populaire rapide.

Parmi les exemples marquants les plus récents, il y en a d’assez légers mais également des exemples bien plus graves.

Les réseaux sociaux se transforment en tribunaux

En avril 2020, au cœur de la première vague, à un moment où nous ignorions quasiment tout de cette maladie, seuls 21% des Français affirmaient ne pas savoir si le traitement à base de chloroquine était efficace. Les 79 autres pourcents se prononçaient d’une manière ou d’une autre. Alors qu’aucune étude médicale n’avait réellement démarré, 59% des sondés croyaient en son efficacité et 20% en son inefficacité. Sur quelle base, quelle compétence ? Aucune, évidemment ! Une simple croyance, un feeling qui se transforme en certitude que l’on partage comme bon nous semble!

L’intervention policière à Waterloo lors d’une fête privée ou encore la vidéo de la petite fille bousculée dans les fagnes ont vu s’enflammer les différents médias sociaux, souvent à charge. Mais avons nous accès à tout le dossier ? Sur quelle base, quelles informations, quels faits, quelle compétence ? Vous connaissez la réponse ! Alors que notre système judiciaire plaide en faveur du remplacement des jurys populaires de nos Cours d’assise par des jurys professionnels (juges), les réseaux sociaux se transforment eux-mêmes en tribunaux. Car oui, le philosophe Samuel Paty, fut jugé et condamné par un tribunal numérique et décapité à deux pas de son école par un bourreau, un justicier auto-proclamé!

Mais rassurez-vous (ou pas) ce n’est pas neuf, ce n’est pas une caractéristique propre à notre société moderne. Il suffit de lire « Mangez-le si vous voulez » de Jean Teulé pour s’en rendre compte. Dans ce livre, Jean Teulé y décrit le destin tragique du jeune français Alain de Monéys en 1870, en pleine guerre avec la Prusse. Il connut le même type de procès et de sort que Samuel Paty. Un quiproquo, des croyances sur son origine prussienne qui se transforment en faits, partagés par commérage au sein de la communauté. Le voilà, sur une après-midi, pris à parti, jugé, molesté, immolé et mangé par les habitants du village voisin. Homo Sapiens, m’a-t-on appris à l’école ! Nous sommes des Homos Sapiens, savants et sages (traductions de Sapiens). Sapiens, auto-proclamés bien entendu, comme les juges de Samuel Paty.

Une année intellectuellement sombre

Aujourd’hui sur nos réseaux, nos pensées et croyances se transmettent alors telle une rumeur, une trainée de poudre qui se transforme inévitablement en arme numérique redoutable. En ce sens, 2020 fut aussi et surtout une année intellectuellement sombre, un pied de nez à Galilée ou un véritable doigt d’honneur au siècle des Lumières et à la pomme d’Isaac Newton. Ce moyen âge numérique dans lequel nous sommes plongés est "parfaitement" représenté par le 45e président élu du pays le plus puissant du monde. En juillet dernier, le Washington Post confirmait que la barre des 20 000 informations fausses ou trompeuses, publiées ou prononcées par Donald Trump, avait été franchie. Ceci n’empêchera pas 74 millions (47%) d’américains de voter pour lui lors de son affrontement avec Joe Biden fin 2020. Il est bien entendu plus facile de relever ces "Trumpitudes" et voir la paille dans l’œil des américains que d’envisager la poutre qui est dans notre œil au quotidien, sur nos comptes Facebook, Twitter ou dans nos commentaires sur les forums de nos quotidiens préférés.

Nos biais humains

Le président Trump représente toutefois une aubaine pour comprendre nos biais humains. Il est l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours qui vient de tweeter #Au loup. Ce personnage caricatural, parfois truculent, qui nous a surpris ou fait rire, nous parle de notre société et de notre mode de fonctionnement psychologique. Lui qui proposa à ses experts des idées de traitement par injections pulmonaires de désinfectant en conférence de presse. Il "n’est pas médecin mais comprend vite les choses", affirma-t-il.

Parmi ces biais humains, ce président sortant nous montre nos biais de supériorité (d’égo), biais d’auto-complaisance et biais de confirmation d’hypothèse. Car oui, l’humain tend souvent à se croire supérieur aux autres humains. Cela nous concerne toutes et tous. Et c’est également vrai pour les professeurs d’Université puisque d’après une étude américaine, près de 70% des Professeurs pensent être parmi les 25% les plus compétents. Et 90% pensent être supérieurs à la moyenne des autres Professeurs (1). Statistiquement impossible pourtant.

Il y aussi la confiance souvent erronée en nos compétences. Nous sommes très souvent vite satisfaits de ce que nous pensons savoir, particulièrement lorsque nous sommes débutants ou incompétents. Ce biais égocentrique auto-complaisant souligne donc que moins nous sommes compétents, moins nous connaissons de choses, et plus nous surestimerons nos capacités (aussi nommé l’effet « Dunning-Kruger »). Si l’on n’est pas capable de voir tout le tableau, on ne peut bien évidemment pas en comprendre toute la complexité. Sur les ondes de la RTBF, le docteur G. (Philippe Geluck) répondait en ce sens à un auditeur fictif qui lui confiait ne pas comprendre son résultat faible à un test d’intelligence. Le docteur G. lui répondit qu’avec un résultat de test de QI si bas, il était normal de ne pas comprendre le résultat du test!

Finalement, ajoutons à cela la confirmation d’hypothèse grâce à laquelle nous sélectionnerons uniquement les informations en faveur de nos croyances. N’est-ce pas "toujours" lorsque l’on est pressé en voiture que tous les feux de circulation sont rouges ? Il est bien évidemment moins couteux de considérer uniquement les éléments qui vont dans le sens de ce que nous pensons et croyons. En effet, la remise en question est souvent désagréable et la mise à jour de nos théories sur le monde et les autres requiert un certain effort mental.

Amincir notre ego et fortifier notre esprit critique

Et voilà 2021. Fort heureusement, l’horrible année 2020 s’ achève sur une note d’espoir liée à la création très rapide de vaccins anti-Covid-19 et à l’élection de Biden aux USA. Et 2021 démarre, comme chaque nouvelle année, avec les bons vœux et s’accompagnera très probablement de bonnes résolutions. D’après Forbes, le top 3 des bonnes résolutions pour 2021 concernent notre forme physique comme faire plus de sport, manger moins afin de maigrir et, finalement, voyager.

Et si, après une telle année 2020, nos bonnes résolutions ne concernaient pas uniquement les bourrelets que nous trouvons disgracieux? Et si ces bonnes résolutions concernaient également la manière dont nous pensons, les petits bourrelets de notre égo. La manière dont nous nous pensons, dont nous nous croyons. Ce rapport auto-suffisant que nous entretenons avec nos certitudes les plus fortes. Cette confiance quasi absolue que nous avons en nos pensées. Celles-là même que nous partageons sur nos réseaux avec le plus de conviction et le moins de données valides pour les démontrer.

Et si nous avions comme bonnes résolutions pour 2021 de travailler la pensée critique. Bien sûr, être critique par rapport à ce que l’on nous dit, douter un peu. Il s’agit d’abord de faire la part des choses. Distinguer ce que nous pensons et ce que nous croyons de ce que nous savons réellement. Quels sont les faits qui soutiennent ce que l’on nous dit. Par exemple, savez pourquoi l’on sait que la Terre est ronde? Mais surtout, être critique par rapport à nos pensées, nos certitudes, nos croyances. Comme un journaliste ou une journaliste qui recoupera ses sources et cherchera trois sources d’informations indépendantes avant de publier un article. Trois sources démontrant des faits, pas les croyances des autres. Il convient dès lors de choisir ses sources d’informations. Il est assez vain de chercher l’information et les faits sur les médias sociaux puisque la majorité de ceux-ci partagent des émotions, des réactions et des croyances ou simplifications non filtrées, trop rarement des faits vérifiés.

Bref, si en 2021 nous ne voulons pas faire trop de "trumpitudes" et risquer de condamner d’autres Samuel Paty, notre rapport au monde (numérique) devrait changer. Nos bonnes résolutions pourraient alors concerner le rapport critique que nous entretenons avec nos croyances et certitudes plutôt que l’abonnement en salle de fitness ou le maillot dans lequel nous rêvons de nous voir l’été prochain au bord de la piscine. Avant de juger et de nous positionner "pour ou contre", nous pourrions surtout oser dire humblement "je ne sais pas", oser demander à nos interlocuteurs les faits qui soutiennent leurs propos et simplement douter de ce qui nous apparaît comme une évidence.

Car nos certitudes, nos pensées sont justement comme les sous-vêtements, ce qu'elles dévoilent est très souvent séduisant, ce qu'elles masquent est capital!

1. P.K. Cross (1977). Not Can But Will College Teachers Be Improved? New Directions for Higher Education, 17, 1-15.