L'hebdomadaire De Vlaamsche Volksstem (La Voix du Peuple flamand) attire ses lecteurs en publiant des faits divers tragiques qui se sont déroulés en Flandre. Plus intéressants sont les témoignages de la vie associative intense que les Flamands mènent en Wallonie.

Le sous-titre de De Vlaamsche Volsstem était: Orgaan van de Broederbond der Vlamingen in het Walenland (Organe des Associations de Flamands en Wallonie). Cet hebdomadaire paraissait le samedi. Il précisait: «Publicité selon contrat, annonces 1 franc la ligne, texte 1,50 franc la ligne.»

De Vlaamsche Volksstem aurait vu le jour en 1920, mais on ne trouve aucune trace de cette première année de parution. Il a été repris en 1964 par la Kerkelijk Leven (Vie religieuse).

Les articles qui suivent sont extraits du numéro 27 du 6 juillet 1930.

Liège, Hesbaye. Tous les dimanches, messe à 9 h et louanges à 4 h. Le désintérêt actuel pour les services religieux dominicaux est catastrophique. Fête des Eperons d'or et hommage à Guido Gezelle. Le «Davidsfonds» invite tous les Flamands au Cercle catholique flamand, rue Joseph Wauters 11, à Ans, le dimanche 20 juillet à 5 h. Concours de quilles: on commencera par les épreuves de qualification. Congrès eucharistique à Malines. Nous obtiendrons une réduction importante pour les participants. Flamands de Liège, vous devez montrer au pays flamand votre fidélité à Dieu!

Autres villes wallonnes (1)

L'hebdomadaire publie aussi des avis relatifs à d'autres villes et communes wallonnes. Il signale un

Grootsche Optocht (grand cortège) à Charleroi et une fête des Eperons d'or - le 11 juillet approche - au Cercle flamand de Montignies-Neuville. Spectacles de chansons par la Chorale des femmes. Discours de circonstance par le révérend père Regulatus. Tirage au sort de toutes sortes d'objets d'art. Dans le Pays noir, diverses activités flamandes à Montignies-sur-Sambre (remise de prix aux élèves des cours du soir), Roux, Mont-sur-Marchienne, Gilly, Dampremy. A Mons, le «Davidsfonds» organise une célébration de la bataille des Éperons d'or, avec remise solennelle des prix à ceux qui ont suivi les cours flamands. Allocution du célèbre orateur Degroeve de Louvain. A Quiévrain, le secrétariat social des Flamands est ouvert à l'Hôtel de France, de 7 à 9 heures. La jeune section de Péronnes-Charbonnages du «Broederbond» compte une quarantaine de familles flamandes, noyau d'un avenir prometteur. Et un nouveau magasin, «Au Carillon», rue du Hocquet, 156-158, accorde dix pour cent de réduction sur les vêtements professionnels, le linge de maison, etc., aux membres du «Broederbond» du Centre, sur présentation de leur carnet en règle.

C'est donc l'Eglise qui dirigeait la vie associative. Les organisateurs des diverses manifestations voulaient que les immigrés restent flamands et surtout catholiques.

Il est un autre journal, De Vlaamsche Werkman in het Walenland (Le Travailleur flamand en Wallonie), dont l'histoire est un peu particulière. Vers 1900, le vicaire flamand Mols de La Louvière a persuadé le quotidien gantois Het Volk de lancer une édition destinée aux Flamands de La Louvière et de ses environs. L'intention était de contrer les quotidiens Het Laatste Nieuws, Het Nieuws van de Dag et Vooruit, qui sont les journaux les plus lus par les Flamands de Wallonie. Le quotidien De Vlaamsche Werkman in het Walenland comportait les rubriques habituelles de Het Volk, augmentées de pages spéciales consacrées à La Louvière. Celles-ci étaient écrites par le vicaire Mols aidé de quelques correspondants locaux.

Le journal a fait faillite au bout de deux ans, victime du manque de moyens et de la forte résistance du clergé wallon. Lorsque Mols, ruiné, a demandé à l'évêque de Tournai de lui procurer des abonnés, il a reçu une liste de cinq noms.

A Charleroi, le journal flamand Onze Vlamingen in het Walenland, lancé en 1913, a cessé de paraître après la guerre, malgré ses huit cents abonnés.

Lancé en 1921 par le père Geysen, l'hebdomadaire De Vlaamse Volksstem a été publié jusqu'en 1940. Le père Geysen était l'inspirateur du congrès des Flamands de Wallonie, organisé chaque année par les «Broederbonden» qui avaient été créés en 1925.

Dans un discours prononcé à l'occasion de l'un de ces congrès, le ministre flamand Van de Vijvere a traité les immigrés d'«exilés» et a eu des mots très durs pour leurs hôtes wallons. Ceux-ci n'ont pas tardé à réagir à cette volonté de maintien de l'identité flamande. Le conseil général de Concentration wallonne, qui chapeaute les associations de la région, a édité une brochure au titre éloquent: «L'Invasion flamande en Wallonie. L'oeuvre des Broederbonden» (1932). Depuis lors, les Wallons regardent d'un oeil méfiant toute tentative de flamandisation de leur région.

Les catholiques ne sont pas les seuls à avoir mené des actions en faveur des Flamands de Wallonie. Gustaaf Vermeersch, envoyé par la Société des chemins de fer, a organisé plusieurs sections de l'ANV (Association générale néerlandaise) en prévision du besoin éventuel de la Flandre en main-d'oeuvre, qu'il serait alors facile d'y ramener. Gustaaf Vermeersch a raconté sa période wallonne dans quelques écrits qui sont encore lus aujourd'hui.

Un vicaire flamand

Son projet est cependant resté à l'état d'illusion, la grande majorité des immigrés flamands s'étant parfaitement intégrés dans leur nouvelle région.

La toute première association flamande de Wallonie, Werk der Vlamingen (Travail des Flamands), a été créée en 1854 à Liège par le laïc flamand M. Bocken et le père wallon Julliot. Soutenue par les rédemptoristes, elle comptait plus de trois mille membres en 1886. A cette période, chaque paroisse liégeoise avait son vicaire flamand, nommé par l'évêché.

Les libres penseurs avaient aussi leurs associations. En 1868, des étudiants libéraux de l'université de Liège ont fondé De Vlaamse Eendracht (L'Union flamande), qui a collaboré avec le Willemsfonds. Il y avait aussi une association d'inspiration libérale, De Vlaamsche Progressisten. A l'occasion d'échanges de visites entre les deux régions, des libéraux flamands et wallons ont conclu qu'en s'unissant, ils pourraient délivrer la Flandre du joug clérical, comme ce fut le cas en Wallonie.

Du côté socialiste, les efforts étaient plutôt dirigés vers l'action directe, tant syndicale que politique. Citons l'exemple de l'élection du gantois Edward Anseele, qui a été accueilli par des vivats: «Vive noss député Flamind!»

Le «Davidsfonds», dont le président d'honneur était l'évêque de Liège, a aussi été très actif en Wallonie. Des sections y ont été créées, dès 1875, dans la province de Liège et ensuite dans les provinces du Hainaut et de Namur. Elles comptaient toutes plus d'une centaine de membres.

Fransquillonisme

Le déclin de l'association a commencé en 1950. La dernière section, celle de Liège, a disparu en 1960. Le secrétaire général du «Davidsfonds», Edward Amter, organisateur des marches flamandes sur Bruxelles, a noté avec amertume:

«Il nous faut à nouveau constater que les émigrés flamands perdent rapidement leur fierté et la conscience d'eux-mêmes pour se laisser engloutir complètement par leur nouveau milieu et devenir des Wallons.» Au moment où il parle, Amter ne semble pas se rappeler que ce «processus d'engloutissement» était déjà en cours depuis un siècle. Il est clair aussi que l'opinion wallonne s'est opposée, petit à petit, à la création et au maintien d'organisations flamandes sur le territoire de la région, comme la Flandre s'est élevée contre le «fransquillonnisme». A partir des années 1960, la Flandre et la Wallonie se sont ouvertement tourné le dos, chacune aspirant à une uniformité culturelle toujours plus grande, dans un climat d'intolérance grandissante.

Enfin, il y a eu l'oeuvre des prêtres-ouvriers, dont le plus célèbre est Jef Ulburghs, devenu parlementaire européen à la fin de sa vie. En 1947, il est arrivé à Berleur, le quartier le plus pauvre du village minier de Grâce-Berleur. Il aimait raconter qu'il avait refusé un camion de charbon que la direction de la mine lui avait offert, selon la coutume. «Si j'ai besoin de charbon, je le paierai moi-même», avait-il fulminé.

Alors qu'il tentait de consoler la mère de l'un de ses paroissiens abattu par l'armée lors de l'affaire de la «question royale», il a été chassé de la maison sur-le-champ. Les Flamands très catholiques étaient léopoldistes, et c'était à cause de Léopold III que le paroissien avait été assassiné. La majorité des Wallons s'était prononcée par référendum contre le retour du Roi, au contraire des Flamands qui souhaitaient le voir remonter sur le trône le plus tôt possible. Cette «question royale» a plongé la Belgique dans une situation quasi révolutionnaire, qui a pris fin avec la démission du Roi au profit de son fils Baudouin. Le fossé s'est élargi de jour en jour entre les deux communautés.

Jef Ulburghs a encore travaillé à Seraing, où il a assisté aux débuts de l'ascension du jeune et très prometteur Guy Mathot dans la hiérarchie du Parti socialiste. Mais monseigneur Jozef Heuschen, évêque du Limbourg, qui avait été séparé de l'évêché de Liège, a rappelé ses prêtres flamands pour étoffer les cadres limbourgeois. Jef Ulburghs a été le dernier à quitter la Wallonie. Une phrase extraite de la brochure qui lui a été consacrée à l'occasion de son soixante-cinquième anniversaire résume bien son parcours: «Le Wallon était redevenu limbourgeois et flamand.»

Après 1960, la migration des ouvriers flamands vers la Wallonie s'est définitivement arrêtée, la Flandre ayant enfin trouvé le chemin de la prospérité. J. P. Grimmeau a calculé qu'entre 1965 et 1971, le nombre de Wallons qui s'étaient installés en Flandre était à peu près égal à celui des Flamands qui étaient partis pour la Wallonie. On n'émigrait plus pour gagner sa vie et, s'il y avait six cents ouvriers wallons chez Ford à Genk en 2003, on ne peut pas parler d'une inversion du mouvement migratoire.

Il est encore des Flamands qui traversent la frontière linguistique. Ce ne sont plus des ouvriers, mais des agriculteurs, chassés de leurs terres par l'expansion des ports de la mer du Nord, ou des marchands de bétail, dont la plupart atterrissent dans la Botte du Hainaut. D'autres disent quitter la vie trépidante des villes flamandes pour trouver le calme et le grand air. Certains investissent dans un hôtel ou dans un potager. La province de Luxembourg compte un nombre important de dirigeants d'entreprise, qui y ont délocalisé leurs activités par manque d'espace en Flandre.

L'immigrant italien

Parfois, les intérêts de ces diverses catégories d'immigrés entrent en conflit. Un groupe de Flamands du petit village frontalier Le Mesnil, niché dans les bois des environs de Givet, a entrepris une action fructueuse contre les plans d'un fermier flamand qui voulait installer une porcherie dans ce coin tranquille. L'homme ayant amené un camion de purin, il a été reconduit à la frontière par la police et s'est vu refuser la licence d'exploitation. Cet incident insolite a été largement commenté dans la presse régionale, qui a opposé les images du «nouveau» et de l'«ancien» immigré flamand.

Entre-temps, celui-ci avait été remplacé depuis longtemps par l'immigrant italien.

(1) Les intertitres sont de la rédaction.

© La Libre Belgique 2005