Une chronique d'Eric de Beukelaer (1).


L’histoire enseigne qu’il vaut mieux avoir le corsaire britannique comme allié veillant sur les côtes européennes, plutôt que comme rival, cherchant à leur nuire.


Le cœur a ses raisons que la raison ignore. Ce dicton résume la saga du Brexit. Personne - à commencer par les parlementaires de Westminster - ne peut expliquer rationnellement en quoi le fait de quitter l’Union européenne grandira le destin du royaume de Sa Gracieuse Majesté. Et pourtant, c’est ce qui doit arriver dans 57 jours, soit ce 31 octobre 2019, de par la volonté d’une faible majorité de ses insulaires sujets.

Ainsi en a décidé Boris Johnson - admirateur et biographe du grand Churchill. L’actuel Prime Minister n’est pas pour autant un fidèle décalque de son modèle. Il lui manque la force de travail et… la sincérité ? Personne ne semble, en effet, vraiment savoir ce que pense celui que l’on surnomme "BoJo" : est-il convaincu par le Brexit, ou agit-il par opportunisme politique ? En outre, Boris Johnson n’a pas démontré qu’il possédait la principale qualité politique churchillienne, soit cette intelligence émotionnelle qui donne de saisir les enjeux du temps. Qui sait, d’ailleurs, si Churchill n’aurait pas été opposé au Brexit, vu qu’il fut le premier homme politique à imaginer l’Union européenne ? Et ce, dès 1946 à Zurich. Notons que son propre petit-fils et héritier en politique, Sir Nicholas Soames, tout parlementaire conservateur qu’il soit, est un critique farouche du Brexit… et de BoJo. Ce 7 août dernier, il avertissait qu’un no deal Brexit ouvrirait en Grande-Bretagne la plus grave crise depuis l’an 40.

Si BoJo poursuit un Brexit at all costs, c’est parce que l’actuel occupant du 10 Downing Street, est malgré tout doté de plusieurs autres traits de caractère typiquement churchilliens : la gouaille, l’humour, le toupet et cette éloquence lyrique capable de transformer la langue anglaise en arme de combat. Ceci explique pour une bonne part sa popularité dans un ancien empire en recherche de grandeur. D’où la tactique de Churchill en 1940 : forcer le Brexit à la date du 31 octobre, quel qu’en soit le prix et en rejetant la pente glissante (slippery slope) de toute forme d’apeasement. À ce détail près, qu’en face il n’y a pas Hitler, mais l’Union européenne, alliée de toujours et premier partenaire commercial du Royaume-Uni…

Voilà la situation. Pour y faire face, tout signe de faiblesse ou de désunion serait une fatale erreur. Cela, Michel Barnier, négociateur-en-chef de l’Union, l’a parfaitement compris. Peut-on cependant se montrer magnanime ? Si ce n’est par gratitude envers nos libérateurs du nazisme, du moins par intérêt. N’oublions pas que la patrie de Sir Francis Drake hérite d’une longue tradition corsaire. Un Brexit dur pourrait établir à nos frontières un gentleman-forban, usant de la puissance de la City de Londres pour torpiller l’euro, en spéculant contre les dettes souveraines détenues par la BCE. L’Union pourrait-elle résister à ce genre de flibuste boursière ? Avec la dette grecque et surtout italienne, notre position est inconfortable. Et ni la France, ni la Belgique, ni la zone méditerranéenne ne sont à l’abri de canonnades spéculatives. Sans oublier la récession économique qui s’annonce en Allemagne… et chez ses voisins.

Bref, faisons le maximum pour éviter une rupture unilatérale avec la Grande-Bretagne. Pour parer à cela, c’est surtout la république d’Irlande qui se trouve en première ligne. Ce pays a le plus à perdre en cas de Brexit dur. Ne pourrait-on remplacer le backstop par une zone de transit douanière irlandaise, faisant de la verte île - par un curieux retournement de l’histoire - un pont et le garant des liens entre Albion et l’Union ? L’histoire enseigne, en effet, qu’il vaut mieux avoir le corsaire britannique comme allié veillant sur les côtes européennes, plutôt que comme rival, cherchant à leur nuire. Et étudier l’histoire, révèle les secrets du gouvernement des États - comme le rappelait un certain… Churchill.

(1) : Blog : http://minisite.catho.be/ ericdebeukelaer/