Une opinion de Hajar Oulad Ben Taib, chercheuse en histoire de l'immigration à l'université Saint-Louis, Bruxelles.

Il est temps de lever le voile sur les parcours - toujours aussi méconnus - de ces migrants du passé et d’aujourd’hui.

Vendredi dernier, le ministre-Président Rudi Vervoort annonçait au parlement régional la possibilité de l’ouverture d’un musée des migrations au Petit-Château, à Bruxelles, lieu utilisé par Fedasil comme centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Plus qu’une déclaration d’intention, il est temps que les politiques concrétisent ce projet de musée des migrations défendu depuis plusieurs années par la société civile et le monde académique. En effet, alors que plusieurs grandes villes européennes ont érigé un musée dédié à leur passé migratoire, Bruxelles, qui forme dès la deuxième moitié du XXe siècle l’une des zones de concentration les plus importantes d’étrangers en Belgique, en est toujours dépourvue.

Un peu d’histoire

Après la Seconde Guerre mondiale, le secteur du charbonnage enregistre une forte demande de main-d’œuvre. Le métier de mineur est alors largement déconsidéré au sein de la population belge, notamment à cause de la qualité médiocre des conditions de travail due à des installations vieillissantes. Ainsi, très peu de Belges acceptent de travailler dans les mines. Après avoir fait appel aux Italiens, aux Espagnols et aux Grecs, la Belgique signe le 17 février 1964 un accord bilatéral avec le Maroc prévoyant l’envoi de travailleurs accompagnés de leurs familles. En 1974, suite au premier choc pétrolier et à la montée du chômage, une loi interdisant l’immigration, à l’exception de celle liée aux dispositions du regroupement familial, est votée. Cette crise ne provoque pas le retour massif des immigrés dont le pays d’origine reste perçu comme peu attractif. Ce phénomène de "non-retour" ou "mythe du retour" provoque de profondes tensions xénophobes de la part de la société civile, alors que les immigrés prennent brusquement conscience de la nécessité de s’adapter à des structures qui n’étaient finalement plus seulement celles des "autres". Pour les autorités publiques, il était dès lors temps de mettre en place une politique qui puisse, à long terme, gérer les enjeux sociaux liés à l’immigration.

Cinquante-six ans après la signature de cet accord, les difficultés liées à la gestion de la diversité culturelle, souvent confondues avec les questions migratoires, persistent et se renforcent. Alors que les problématiques liées à l’installation des populations immigrées sont surreprésentées dans les médias et dans l’opinion publique, leurs trajectoires historiques restent encore largement méconnues.

Nous le constatons tous les jours : la question migratoire est devenue un phénomène majeur des sociétés contemporaines. Les guerres, les distorsions économiques toujours grandissantes entre les pays pauvres et les pays les plus riches mais aussi la dégradation de la planète suite au réchauffement climatique ne cessent de nourrir ces flux migratoires. Le moment n’est-il pas venu de lever le voile sur les parcours - toujours aussi méconnus - de ces migrants du passé et d’aujourd’hui ?

Un besoin urgent

Cet espace, qui devra articuler l’histoire et la mémoire, serait dédié à une représentation partagée du passé, permettant notamment aux jeunes issus de différentes vagues migratoires de construire une identité sociale positive et de développer un fort sentiment d’appartenance. Ainsi, l’inclusion des populations migrantes et de leurs descendances, dans un projet urbain commun tel qu’un musée est un défi structurel, politique, économique, social et culturel qu’il est important de relever pour qu’un vivre ensemble plus harmonieux puisse voir le jour.

En fournissant des données significatives sur l’histoire migratoire, qui a indéniablement façonné le paysage actuel de la capitale, ce musée peut aussi être une réponse aux problématiques rencontrées par les autorités éducatives bruxelloises. En effet, pour les enseignants, étudier l’histoire des migrations permet de susciter plus de tolérance chez les élèves en déconstruisant leurs préjugés. Cette thématique, encore absente des référentiels scolaires, est pourtant nécessaire afin de reconnaître, exploiter et valoriser la diversité des classes dans un climat d’intercompréhension. La valorisation du passé migratoire de notre ville est une étape obligatoire si on désire promouvoir une société inclusive, c’est-à-dire une société qui intègre toutes ses composantes dans un récit commun.

Dès lors, l’introduction dans les référentiels scolaires de l’histoire des migrations et l’ouverture d’un musée des migrations à Bruxelles répondent à des enjeux sociétaux forts qu’il devient urgent de relever.

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Une commémoration dans l’action : 56 ans après la signature des accords bilatéraux entre la Belgique et le Maroc, Bruxelles veut son musée des migrations".

Précision de la rédaction

Hajar Oulad Ben Taib et le ministre Vervoort souhaitent la mise en place d'un musée régional de grande ampleur dédié à la migration. Précisons cependant qu'un musée sur la migration a vu le jour en octobre à Bruxelles. Intitulé MigratieMuseumMigration, il est porté par l'ASBL Le Foyer.

"Ce musée a été construit d’une façon participative avec une centaine de personnes d’origine étrangère, précise Johan Leman, le directeur de l'ASBL Le Foyer. Ce projet a nécessité trois ans de travail. Et les résultats sont bien là ! Il y a (en moyenne) entre 100 en 120 visiteurs par jour. Les réactions sont très positives. On pouvait difficilement espérer mieux. Les grands principes de ce musée sont le fait qu'il est construit en partant de la base (la parole est donnée aux gens), qu'il est extrêmement diversifié, aussi bien socialement qu’ethniquement. Il s’intègrera bientôt dans le circuit des musées à caractère "Région de Bruxelles". Enfin, il respecte l’esprit de l’accord gouvernemental et s’inscrit dans un logique régionale où toutes les migrations ont leur place. Il démontre que Bruxelles existe et vit grâce aux migrations", conclut-il.