Les enseignants aiment leur métier, leur école et leurs élèves, mais souffrent. Les raisons d’un tel épuisement sont multiples. La moindre décision risque alors de cristalliser le mécontentement. Une chronique de Paul Bienbon. 

Mes collègues enseignants souffrent. Cette semaine je les ai vus en colère, je les ai vus pleurer. L’enseignement devient une épreuve. Le "burn out" atteint toutes les fonctions. Nos gouvernants se drapent du sens des responsabilités en allongeant la carrière des gens de cinq ans. Ils ont géré avec gaspillage les budgets qui leur ont été confiés. Ils croient ainsi réparer leur incurie. Mais ils sous-estiment le coup de bambou au moral que cela donne à toute la population active. Et l’effet que cela donnera : une augmentation du nombre de jours où les gens seront malades.

Notre école est située dans la cinquième commune la plus pauvre de Belgique. (Indice de milieu socio-économique : 4/20). Les collègues y sont très motivés, sensibles, humanistes, et l’entente entre eux est excellente. Ils développent des tas de projets. Et ont le souci d’élever aussi haut que possible nos jeunes. L’école a le vent en poupe en nombre d’inscriptions. Mais ces enseignants viennent de faire un arrêt de travail car ils n’en peuvent plus.

Les raisons d’un tel épuisement sont multiples. On impute parfois la faute à l’un ou l’autre facteur alors qu’en fait l’ensemble des raisons est diffus. Ces raisons sont d’ailleurs partagées dans nombre d’écoles partout dans le monde. Quelles sont-elles ? Il y a le contexte social qui déprime. Le travail dans un bruit de fond permanent. Il y a le manque général d’efforts, d’écoute, de concentration, de respect voire d’éducation des élèves. Cela épuise. Il y a des tas d’obligations liées aux programmes, aux injonctions des gouvernants successifs. On ne voit plus comment améliorer la situation. Il y a le laxisme général. On punit peu les élèves, on veut les comprendre. Des diplômes sont donnés alors que les compétences ne sont pas atteintes. Certains enseignants, vu parfois les situations conflictuelles, cherchent à avoir "le moins d’ennuis possible". La mixité sociale est noble mais néfaste en termes d’efficacité d’enseignement si elle n’est pas accompagnée d’homogénéité des niveaux intellectuels. On oublie que c’est l’effort qui permet l’ascenseur social. Il y a le manque cruel d’argent. Les couloirs où la peinture s’écaille. Les containers-classes que l’on aurait dû déclasser depuis 15 ans. Les classes sans projecteurs, en enfilade, mal insonorisées, avec des bancs bancals, des chaises bruyantes. La salle des profs est trop petite. On a un manque cruel de sanitaires en bon état. Une école sans préau. La gym sous la pluie. Le fait que deux écoles doivent se partager un seul directeur. Une école éclatée sur plusieurs sites, ce qui multiplie les besoins en éducateurs dont le nombre n’augmente que si on accepte un très grand nombre d’élèves. Un espace contigu. Un bâtiment passif qui ne marche pas dans une école. Un manque de personnel suffisant pour gérer le suivi disciplinaire. Un remplacement trop lent des profs absents.

Offrir des cours en immersion à une classe de 5 élèves, l’informatisation des bulletins, la coordination de projets spécifiques, le dédoublement de tel ou tel cours ou une bibliothèque coûtent cher en "NTPP", ce qui entraîne que d’autres classes sont très peuplées. Situation ingérable quand il s’agit de canaliser 25 solides castards ou 25 fieffées bavardeuses. Tout ceci n’est pas propre à notre école.

Alors le mécontentement se cristallise sur un point. Sur une décision par exemple du pouvoir organisateur qui croyait bien faire en décidant une rehausse d’une aile de bâtiment. Le personnel pense que d’autres options auraient été meilleures en termes de bien-être. Dans une autre école, cela cristallisera sur un autre point. Puis l’on s’indigne aussi d’entendre les budgets faramineux qui ont été offerts ailleurs pour construire une école européenne. Inaccessible au grand public et sans mixité sociale.

Où est la cohérence ? Les enseignants aiment leur métier, leur école et leurs élèves, mais souffrent. Vivement que les progrès des élèves les plus motivés fin juin les guérissent de leur "burn out"…