Une opinion de Zdena Mtetwa-Middernacht. D'origine zimbabwéenne, elle est doctorante à la Brussels School of International Studies de l'Université de Kent et vit en Belgique. 

Il fut une époque où les règles de bienséance codifiant les sociétés dites "éclairées" interdisaient toute référence à l’appartenance raciale d’une personne. L’on préférait expliquer les choses, et notamment les différentes façons dont les gens sont traités, par d’autres facteurs que la race. Ces derniers temps, toutefois, mon vécu de femme noire évoluant dans une société majoritairement blanche m’a obligée à remettre en question cette idée, au point de me dire que l’incapacité de la société européenne à faire face à la réalité de ses préjugés revient à une forme de déni.

Plus je tente de me convaincre que le racisme ambiant est le fruit de mon imagination, plus sa réalité revient au galop, m’obligeant à y revenir, encore et encore, au fil des contrôles aux postes frontières.

À Bruxelles

Je fais souvent le trajet entre Bruxelles et Johannesburg et le contraste entre mes expériences dans les deux aéroports est édifiant. Permettez-moi de m’expliquer et de décrire quelques scénarios typiques.

Lorsque j’atterris à Bruxelles, j’endure l’interrogatoire de routine que la police des frontières réserve de façon récurrente aux non-Européens : à qui venez-vous rendre visite ? Combien de temps resterez-vous dans le pays ? Quelle est votre adresse exacte pendant votre séjour ? Pouvez-vous me montrer votre billet retour ? Le fonctionnaire examinera en détail mon visa pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un faux et apposera finalement le cachet sur mon passeport, sans grande conviction.

Je me dirige ensuite vers le tapis roulant pour récupérer ma valise. On m’arrête juste avant la sortie, pour inspecter ma valise. Je regarde autour de moi et remarque que le fonctionnaire qui m’interroge et examine ma valise est entouré d’autres voyageurs également arrêtés juste avant la sortie. Ils sont tous soit de race noire, soit, apparemment, de religion musulmane. A l’évidence, ce sont là les seuls critères utilisés pour déterminer si une personne est suspecte.

En Afrique

Quelques mois plus tard, j’atterris à l’aéroport international de Johannesburg ou à l’aéroport de Bulawayo, au Zimbabwe. Les passagers se dirigent vers leurs files de contrôle passeports respectives. Les Européens n’ont pas eu besoin de demander un visa à l’avance, ils le recevront à leur arrivée à l’aéroport. Ils ne subiront pas d’interrogatoire, et auront même en général droit à un sourire de la part du fonctionnaire.

Profilage racial contre Ebola

Prenons un autre exemple. Je suis dans la file des passeports non européens au terminal Eurostar de Bruxelles, m’apprêtant à monter sur le train de Londres. Je voyage avec mon mari mais, lorsque nous avons commencé à voyager ensemble, nous nous sommes rapidement rendu compte que sa couleur de peau (blanche) me protégeait de la déshumanisation des contrôles aux frontières. Nous nous étions dès lors mis d’accord que, par principe, nous ne passerions jamais le contrôle passeports ensemble, car accepter ce genre de protection reviendrait à accepter que certaines personnes ne valent à être reconnues que si elles sont protégées par la blancheur de la peau (et toutes les identités culturelles y associées) du "protecteur".

Je commence par subir le long interrogatoire donc l’objectif est de savoir si je voyage seule, alors que j’ai un visa d’affaires. Apparemment, ce serait plus facile pour les forces de l’ordre de laisser passer des hommes et femmes d’affaires non européens voyageant avec des européens… Le fonctionnaire me demande alors si j’ai été exposée au virus Ebola. Etrangement, cette question n’est pas posée à aucun passager blanc. Et pourtant, paradoxalement, toutes les personnes que je connais qui ont été dans des pays affectés par le virus Ebola sont des Occidentaux blancs qui travaillent dans le secteur de l’aide au développement. Je me demande si la stratégie de profilage racial sera vraiment efficace pour prévenir la propagation du virus Ebola au Royaume-Uni…

"Difficilement reconnaissable"

Durant le voyage de retour vers Bruxelles, le fonctionnaire au contrôle des frontières français prend ma carte d’identité et me fixe du regard, puis fixe à nouveau ma carte d’identité, et ceci à plusieurs reprises. Il me demande de retirer mon bonnet de laine et de regarder dans plusieurs directions, tout cela alors qu’il tente de vérifier si la photo sur ma carte d’identité est vraiment celle de mon visage.

Mon mari, qui se tient derrière moi, grince des dents mais honore notre accord et n’intervient pas. Lorsque c’est son tour de passer, il demande : "Est-ce vraiment nécessaire de fixer une personne pendant quatre minutes et une autre pendant à peine trois secondes ?" Le fonctionnaire lui répond : "Je fais juste mon travail ! Certaines personnes sont plus difficilement reconnaissables que d’autres."

Lorsque mon mari me rejoint de l’autre côté du comptoir, nous restons là quelques instants afin d’observer si les autres personnes dans la file d’attente, et en particulier celles avec un bonnet de laine, sont dévisagées de la même manière. Un homme noir est prié d’enlever son bonnet et se fait examiner pendant plusieurs minutes. Trois femmes blanches portant un bonnet de laine et certaines portant des lunettes passent le contrôle frontière en quelques secondes et il n’est demandé à aucune de retirer leur bonnet ou leurs lunettes.

Le privilège du blanc

Cette série d’anecdotes n’est qu’un échantillon parmi les nombreux incidents similaires que j’ai endurés au cours des dernières années. Il semble indéniable que, même en 2015, non seulement le profilage racial persiste mais qu’il soit devenu une norme globale et acceptable, surtout aux postes-frontières.

Les autorités nous diront que ce profilage est mis en place pour des raisons de sécurité, mais il continue d’être basé sur, et la perpétue, la perception que seuls certains groupes représentent une menace, que cette menace soit envers la sécurité ou la santé publique.

Le privilège lié à la couleur de peau blanche a imposé une sorte de condition sur la migration et la mobilité. Alors que les personnes de certaines nationalités sont considérées comme de vrais citoyens du monde, qui peuvent choisir où elles souhaitent vivre et voyager sans beaucoup d’entraves, d’autres, y compris celles originaires de pays qui accueillent à bras ouverts ces mêmes citoyens du monde, sont considérées comme suspectes uniquement sur base de la couleur de leur peau.

Les luttes historiques contre la discrimination raciale nous ont appris qu’il appartient toujours à la victime de poursuivre sa propre libération. Dans les cas de contrôle frontières, ceci s’avère évidemment très difficile. Lorsque le discriminateur se tient aux frontières de son territoire et détermine, même brutalement, les conditions d’entrée sur le territoire, où allez-vous pour réclamer votre humanité ?

Il faut s’interroger sur le genre de monde dans lequel nous vivrions si le monde noir commençait lui aussi à mettre en place des politiques d’accès à ses territoires aussi discriminatoires.

Cet article fut à l’origine publié dans le Mail & Guardian, un hebdomadaire sud-africain. Il fut traduit par Gwénaëlle Dereymaeker, d’origine belge et vivant à Cape Town, en Afrique du Sud. Elle a à de nombreuses reprises été témoin de traitements similaires à ceux exposés par l’auteure de cet article, à savoir des politiques discriminatoires aux postes-frontières en Europe. Elle n’a jamais été soumise au même traitement dans n’importe quel port d’entrée en Afrique.

Titre, introduction et intertitres sont de la Rédaction.