Une carte blanche de Taoufik Amzile, politologue, entrepreneur, auteur, président de Lead Belgium.

Michel a de quoi se réjouir. Avec cette énième phase de déconfinement, le catalogue des libertés individuelles s’est élargi. Lui qui aime tant nager, il va pouvoir retourner à la piscine communale. Il est si heureux de toutes ces victoires retrouvées sur l’adversité qu’il est prêt à tout essayer. Et comme le gouvernement l’y invite, il se promet de visiter un zoo, d’assister à un congrès et même d’aller dépenser son argent dans un casino.

Il se rappelle les précédentes phases de déconfinement. Il se rappelle, honteux, le jour où il était dans la file du drive-in de son fast-food, à attendre deux heures durant son tour. Il était seul en voiture, comme la plupart d’ailleurs. Il éprouvait une gêne à faire ce déplacement en voiture pas très "transition énergétique". Mais le fast-food était tellement ancré en lui comme un marqueur de "retour à la normale", à la limite cathartique. Pour se donner bonne conscience, il s’était dit qu’il se mettrait au vélo pour les petits déplacements mais il n’en a pas trouvé depuis. Une razzia l’a devancé partout où il s’est rendu dans les grandes surfaces. Plus de vélo, que des listes d’attente.

Il se rappelle aussi, amusé, le jour où il a donné rendez-vous à ses parents dans une mercerie afin de les voir deux semaines plus tôt sur le calendrier du déconfinement.

Tant de choses ont changé pour Michel au cours de ce confinement. Il a beaucoup jardiné et bricolé. Il s’est découvert des talents et a fait des économies ! Sa femme, Jacqueline, n’est pas en reste. Elle est fière d’avoir réalisé seule sa coloration grâce à un tutoriel. Et à nouveau des économies. Avec l’abandon de la femme de ménage, il y a de quoi faire un citytrip mais, promis, sans prendre l’avion !

Un univers bouleversé

Malgré tout, Michel reste très angoissé. Pendant des semaines, il a eu peur d’être contaminé et de mourir. Les scientifiques au chevet du système sanitaire ne le rassuraient pas. Leur ont succédé d’autres experts qui veillent au chevet de notre économie. Auxquels succéderont les mêmes scientifiques qui commenteront la prochaine vague de contaminations que d’aucuns annoncent pour la rentrée.

Les choses ont changé sur le plan professionnel. Il travaille toujours de chez lui. Son salon est réquisitionné et défiguré avec son laptop, son écran et ses câbles. Il ne fait plus la route mais il est hyperconnecté, travaille plus et bouge moins. Lui qui travaille pour une multinationale où il croise plusieurs centaines de collègues par jour, son univers s’est subitement réduit à trois collègues en visioconférence avec un fond d’écran de plage exotique. Il tente aussi de rassurer son chef angoissé à l’idée de ne plus servir à rien dans le nouveau monde du télétravail. À 40 ans, il n’est pas plus rassuré quand il voit les statistiques des demandeurs d’emploi et les faillites annoncées. On lui dit qu’il va falloir se réinventer. De beaux propos qui passent bien sur les plateaux de télévision entre experts autorisés, pense-t-il, mais personne à ce jour ne lui a envoyé le mode d’emploi.

Avec Jacqueline, confinement et déconfinement sont autant d’occasions de dispute. Il paraît qu’à la suite du Covid-19 les divorces ont augmenté dans le monde. La dernière pomme de discorde : vacation ou staycation ? Lui qui aime tant la Catalogne, on vient d’annoncer le reconfinement d’une partie de la région. L’idée d’une contamination en vacances l’a refroidi. Bon sang, ce virus lui vole même ses vacances !

Dehors, tout est tellement obséquieux. Les masqués toisent les non-masqués. Plus personne ne marche droit à force de marquer la distance. Un jour, il a oublié son masque en allant à la déchetterie. Il s’est fait bruyamment humilier par l’employé communal qui lui a barré la route. Pour la première fois, il s’est senti discriminé et illégitime.

Dans sa rue, il voit passer le ballet incessant des camionnettes de livraison. Les gens ne vont plus dans les magasins. "Mais bon sang ! Comment va-t-on relancer l’économie ? Mais sortez donc ! Mettez un masque, faites du shopping, soyez de bons citoyens !" Il voudrait bien faire quelque chose de citoyen pour l’économie. Par exemple, il a lu qu’il serait possible d’investir un peu de son épargne, qui a explosé comme celle de la plupart des cols blancs. Mais n’est-ce pas risqué ? Et ne ferait-il pas mieux de la préserver au cas où ? Pourtant, il sait que la petite PME au bas de sa rue en aurait certainement un grand besoin. C’est compliqué.

Légitimité

Il n’aime pas la tournure que prend notre société. Il peste contre ceux qui ont manifesté contre le racisme. Black Lives Matter, mais c’est quoi cette cause ? Ils feraient mieux de relancer l’économie au lieu de manifester ! Il s’en est confié à Léon, son voisin d’origine congolaise, qui a pris soin de tout lui expliquer : "Michel, si nous voulons reconstruire le monde post-Covid de demain, autant qu’il ne ressemble pas à celui d’hier. Pas de paix durable sans justice sociale, sans égalité des chances. George Floyd avait perdu sur tout ce qui incarne la dignité humaine. Il n’avait pas eu droit à une éducation, ni à un emploi ni à un logement décents, il avait ce sentiment d’être illégitime partout où il se trouvait. Tout cela, il avait accepté de le perdre. Mais pas le mince fil qui le maintenait en vie. I can’t breathe , c’était son ultime souffle de vie, son seul royaume et on allait le lui prendre. Et cela, Michel, en tant qu’homme blanc, à qui tout ou presque est facile dans cette société, tu te dois de le comprendre et d’agir pour que cela cesse."

Bien sûr, Michel n’a pas à s’excuser d’être un Blanc, mais il lui est difficile de prendre conscience de ses privilèges. Il a essayé pourtant, il y avait un quiz là-dessus dans son magazine préféré. Ses marqueurs sociaux sont perturbés. Tout cela est vraiment flippant.

Michel ne s’intéresse pas à la politique. Il ne comprend pas les partis, qui eux-mêmes ne comprennent pas que notre monde va inexorablement changer. Entre les extrêmes de tous bords, les tenants du socialisme du possible, du libéralisme à visage humain, les centristes vidés de leur sens et l’équivoque écologique, comment peut-il s’y retrouver ? Il nage en pleine angoisse politique. Pour la première fois, il a la nette impression que les gouvernants n’en savent pas plus que les gouvernés. Puisque tout le monde navigue à vue et que les décisions sont sans cesse remises en question, tout le monde peut diriger. Alors Michel se dit que, peut-être, il devrait s’y intéresser un peu plus, à la politique, au lieu de se contenter de glisser un bulletin dans l’urne tous les quatre ou cinq ans avant de se rendre à son club de tennis.

Un nouvel équilibre irréversible

En réalité, Back to Normal ou New (ab) Normal, tout cela ne veut rien dire. Même si Michel aimerait bien retrouver sa petite vie d’avant, il sait que cela ne sera pas possible. Il le sait, il s’y connaît un peu en lois de la thermodynamique. Un équilibre initial perturbé aboutit à un nouvel équilibre irréversible qui repose sur de nouveaux paramètres. On ne peut pas agir comme dans Retour vers le futur où il suffit de détruire l’Almanach pour revenir "au point précis où la ligne du temps a obliqué dans la mauvaise direction", celle dans laquelle le coronavirus nous a entraînés.

Alors qu’il médite sur cette madeleine de Proust, Jacqueline l’interrompt brusquement. "Peux-tu m’aider à planter quelques plants dans le jardin ?" Michel se lève, il sourit à sa femme. Il ne sait pas quoi lui dire.

Alors, simplement il lâche : "Non, chou, aujourd’hui j’peux pas… j’ai piscine."