Depuis plusieurs jours résonne en moi le propos d’Hassan Jarfi, père d’Ihsane retrouvé mort assassiné le 1 er mai, interviewé pour le "Questions à la une" du 23 janvier sur l’homophobie en Belgique : " Une société silencieuse aura permis de faire cela ", dit ce père meurtri, qui pense que sur l’homosexualité, un " discours ne fonctionne plus ". Il a raison. Dans la même émission, Michel Ghins d’"Action pour la famille" faisait part, quant au mariage homosexuel et ses formes de parentalité qu’il refuse, de son souhait de voir changer en Belgique une " situation sociale et culturelle ", pour revenir à des " choses bonnes pour la société ".

Puis, dans "La Libre" du 13 janvier, M. Ghins disait avec une extrême brutalité " qu’il est important de dire aux jeunes que s’ils ne peuvent pas faire autrement qu’être homosexuels, ils doivent assumer les conséquences et les difficultés associées à ce type de vie ". Car, pour lui, il ne faut pas " présenter les relations homosexuelles sur le même pied que les relations entre deux personnes de sexe différent ".

On pourrait estimer ce discours absurde et dépassé. Il est pourtant toujours là. Il percole dans toutes les sphères sociales et éducatives, en étant toujours potentiellement capable de nourrir, si pas justifier le pire. Mais ce discours est très illustratif sur le fond : il dit un puissant mal-être et mal-vivre devant ce que le fait de l’homosexualité donne à vivre et à penser.

On l’a encore vu à Anvers, ce week-end ! Je n’évoquerai pas ici la question de la neutralité, mais je fais une hypothèse plus fondamentale : le rapport politique et social à ce que l’homosexualité donne à voir, penser et vivre est un critère de pertinence pour jauger et estimer une action publique et sociale.

Or, à cet égard, Bart De Wever vient de se dévoiler. Certes, il confond bien des choses : les mots ("obediëntie"), les symboles, les codes vestimentaires et leurs significations (réelles ou pas). En gros, il ne joue pas sur les différences entre le faire, le voir, le croire et le dire. Mais surtout les conséquences sociales et politiques de sa position sont tragiques car il relance une vision discriminatoire, pas éloignée de l’argumentaire évoqué plus haut.

Les femmes et les hommes sont différenciés et bien sûr discriminés quant à leurs sexualités, et en fonction de leurs orientations sexuelles ils auront droit ou pas à la vie publique et à ses modalités de reconnaissance. Or cet argument violent s’est aussi déployé en France, dans les discours de la droite et des religions, pour refuser la loi sur le mariage des personnes de même sexe. Qu’ils vivent, disent-ils, leur réalité, mais pas en public et pas dans le cadre de la loi universelle, qui devient, comme par magie, une loi naturelle, traditionnelle, quasi éternelle, avec des mots presque sacrés qui en raison de leur soi-disant signification symbolique sont pour certains, mais pas pour tous. Et à Anvers, haut lieu de la mode, Bart n’a-t-il pas franchi une ligne supplémentaire puisqu’il s’occupe désormais de la garde-robe de certains ? Alors que faire ? Savoir qu’il ne faut pas uniquement juger et choisir un homme politique en fonction de ses visions institutionnelles, économiques, etc. mais qu’il faut aussi le faire quant à sa vision et sa compréhension des fondamentaux de l’existence humaine et de ce qui la constitue en propre.

L’homosexualité - dont on a bien compris qu’elle donne infiniment plus à penser qu’à voir - est ici un critère essentiel et déterminant, parce qu’elle est un fait et pas un "accident", qu’on pourrait réduire à de l’accessoire. Il ne faut pas en faire une affaire de T-shirt ou de "guichet", comme dit Bart.

Bref, quand on doit penser et évaluer sa destinée au regard de la chose politique et de ses réels pouvoirs de pacification, mieux vaut savoir ce qu’on l’on trouve dans le ventre de ceux qui en ont la mandature.

Une opinion de Jean Leclercq

Professeur de philosophie (UCL)