Opinions Une réaction de Sébastien Boussois et de Azouz Begag, respectivement Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales ; et Chercheur en sciences politiques et sociologue, ancien ministre du gouvernement français (2005-2007).


L’Algérie a gagné la Coupe d’Afrique des Nations 2019, mais elle n’est pas la seule sortie vainqueur de la compétition. L’Afrique tout entière a gagné. Il est bon de réaliser ce double succès, tant manque ce genre d’évènement qui relie et soude les pays qui composent ce grand et beau continent. Hors du sport, il demeure hélas encore profondément divisé sur le plan identitaire. La CAN s’avère être un excellent instrument de réconciliation de deux Afriques qui s’ignorent. Celle saharienne, du Maghreb à l’Egypte, a tendance à se chercher un avenir du côté du Nord et de l’Europe, en reniant une partie de ses racines et en maltraitant, de plus en plus souvent, certains de ses frères noirs venus du Sud. Celle subsaharienne, pour qui le Maghreb représente plus un obstacle supplémentaire pour atteindre le Nord et l’Europe, qu’un partenaire voisin, culturel et naturel. En Egypte, lors de la finale entre l’Algérie, digne représentant du premier camp, et le Sénégal, fier représentant du second, il a régné au sein des équipes, sur le terrain, un sentiment enthousiasmant de rassemblement autour des racines africaines qui signale qu’une fierté continentale était au rendez-vous de la CAN 2019.


Cette fierté était incarnée par l’excellent gardien de but des Fennecs, Raïs M’boli, qui avait subi des attaques racistes en Algérie du fait de sa double culture algéro-congolaise, ainsi que sa couleur de peau. Il constitue un bon exemple d’un trait d’union entre les deux Afriques et la victoire des Fennecs au Caire a renforcé chez les Algériens un trait essentiel de son identité : son talent. C’est ce facteur qui aujourd’hui rend définitive l’acceptation de Raïs M’Bolli par les Algériens, c’est-à-dire la part subsaharienne de son identité maghrébine. A un autre niveau, on peut aussi dire la même chose du jeune joueur de l’équipe de France Kilian M’Bappé. Sa mère algérienne et son père camerounais ont transmis au jeune prodige une double appartenance culturel, un double registre identitaire, qui sont des sources de richesse et d’émulation fécondes. Lui aussi fait la fierté des Français, des Algériens et des Camerounais, en plus d’être une passerelle entre les deux rives du Sahara. La diversité, l’hybridité, on le voit bien, sont une force supérieure à l’homogénéité. Les rencontres et les mélanges sont les combustibles des sociétés modernes et ouvertes. Dans le monde de la chanson, feu Rachid Taha, chanteur franco-Algérien, décédé en 2018 à Paris, avait compris : "Je suis Africain", est son nouveau titre posthume. Le lyonnais avait saisi l’enjeu de revendiquer ses racines africaines, aux quatre points cardinaux du continent, dans un monde marqué par la mondialisation et la standardisation. Son inspiration interculturelle était la source de sa puissante créativité, entrechoquant les cultures variées d’Afrique et celles occidentales. Il incarnait, par la chanson, la rencontre fertile entre les individus des deux rives de la Méditerranée et celles du Sahara.

Comme la chanson et l’art en général, le football, qu’on soit amateur ou pas, a cette magie : il est un facteur d’unification, de solidarité et d’amitié entre les peuples. Ce qui s’est passé au lors de la CAN 2019 est une belle leçon d’humanité et de sportivité. Les rencontres étaient d’un très haut niveau, l’arbitrage excellent, l’ambiance festive et sportive entre les joueurs, sans violence aucune. L’Afrique peut être fière d’avoir donné au monde une leçon de savoir-faire en la matière.

Tensions

Toutefois, le football cristallise aussi des passions identitaires surprenantes et dangereuses. Les compétitions de football entre pays africains ont souvent donné l’occasion de faire ce constat. Lors de matchs opposant équipes maghrébines et subsahariennes, systématiquement des supporters des premières sont accusés de propos racistes contre les autres. Ainsi, en 2017, lors de la Coupe d’Afrique des Nations, l'Algérie, parmi les favoris, avait fait un nul face au Zimbabwe, équipe inexpérimentée. La première phase de poule avait également été difficile pour le Maroc, battu par le Congo, et la Tunisie, battue par le Sénégal. Des supporters algériens et marocains avaient indigné les réseaux sociaux en multipliant les insultes racistes contre des joueurs du Zimbabwe ou du Congo. Il est vrai que le racisme anti-noir s’est développé au Maghreb ces dernières années. Les migrations Sud-Nord créent de nouveaux conflits, surtout du fait de l’afflux de nombreux jeunes clandestins fuyant les régions subsahariennes pour rejoindre l’Europe via le Maroc ou l’Italie.1 En novembre 2017, la vente aux enchères d’esclaves en Lybie avait défrayé la chronique. On a le sentiment qu’au traditionnel racisme Blanc-Européen/Basanés-Arabes qui s’est développé en Europe depuis un demi-siècle, s’est substitué un nouveau racisme Basanés-Maghrébins/Noirs-Africains en Afrique du Nord.2 En Algérie, on estime à 20 000 les subsahariens nouvellement arrivés, principalement concentrés dans les villes du Sahara, mais aussi à l'ouest d’où ils tentent de rallier le Maroc, alors que les frontières terrestres algéro-marocaines sont fermées. Depuis une dizaine d'années, l'Algérie est devenue un pays de transit sur les chemins vers l'Europe, mais plus de la moitié des migrants subsahariens s’y installent quand ils ont trouvé un travail et une sécurité. Le Maghreb, aux économies précaires, se retrouve ainsi confronté à des problèmes inédits. Relégués à la clandestinité, les migrants sont soumis à l'aléatoire. À Ouargla, dans le Sahara, des affrontements survenus après l’assassinat d’un Algérien par un Nigérien avaient viré à la "ratonnade". Une attaque contre un camp de réfugiés avait fait des dizaines de blessés. Au Maroc, Ceuta et Melilla sont devenues des villes-forteresses assiégées et barricadées pour empêcher l’accès des migrants subsahariens, tabassés et affamés. Le Maroc, terre d’accueil, d’hospitalité et de tolérance voit se développer chez lui un violent racisme antinoir. Au recensement de 2004, on estimait à 7 000 le nombre d’étudiants venus du Sud et qui vivent au Maroc de façon régulière. Entre 8 000 à 15 000 personnes y résident d’une manière irrégulière. En 2017, des Subsahariens se plaignaient qu’à Tanger, même les mendiants les insultaient.3

Un réservoir de compensation émotionnelle

Racisme, mais aussi violences urbaines en France. Les liesses populaires provoquées par chaque victoire des Fennecs Algériens pendant cette CAN nous ont montré les limites du sentiment de fraternité que ce sport peut générer. Chaque victoire des Fennecs stimule chez les Algériens leur intense fierté individuelle et collective, et sert de réservoir de compensation émotionnelle à toutes les frustrations vécues en France et en Algérie. Ainsi, lors de la coupe du monde de football de 1982, quand l’Algérie avait battu l’Allemagne, l’identification aux Fennecs était déjà à son comble. C’était la première fois qu’on voyait autant de drapeaux algériens flotter au-dessus des foules et des bruyants cortèges de voitures dans les rues de France. En 1998, ils étaient encore exhibés lors de la coupe du monde gagnée, cette fois, par la France Blacks-Blancs-Beurs. L’Algérie était le pays d’origine de Zidane, qui devenait de facto l’ambassadeur de millions de Franco-Algériens en demande de réconciliation avec leur lieu de naissance et leur pays d’origine. Pour eux, Zidane était une charnière identitaire grâce à laquelle leur plus-value algérienne dans la société française ne pouvait plus être reniée. Les violences et les dégradations avaient été importantes partout en France. Récemment, lors de la demie finale contre le Nigéria, des incidents se sont produits dans plusieurs villes et ont terni la joie de la qualification algérienne. Les carrefours étaient bloqués par des foules de milliers de personnes, à pied, en voiture, à motos, en scooters et trottinettes arborant des drapeaux algériens et klaxonnant devant les forces de l’ordre sur le qui-vive, bombes lacrymogènes en main. Le spectacle était d’autant surprenant qu’il se déroulait au moment même où, en Algérie, une révolution populaire initiée il y a six mois, le Hirak, déroulait chaque vendredi des manifestations de millions de personnes sans violence, sans dégradation et sans victime ; une révolution saluée par le monde entier pour son pacifisme et sa sagesse. On est saisi par la comparaison avec le football. La victoire en 90 minutes des Fennecs n’a pas permis de transposer en France les vertus du Hirak en Algérie. A Paris, Marseille et Lyon, l’exaltation des Algériens pour leur équipe de foot a de nouveau réveillé d’étonnants contentieux identitaires. Si, en Algérie, les manifestants nettoient soigneusement la rue après chacun de leur passage, serait-ce parce qu’ils se sentent chez eux et soucieux de protéger leurs espaces publics, alors que certains en France se sentiraient en terre étrangère, voire ennemie, qu’il faudrait souiller ? Les incompréhensions et les interrogations sont nombreuses et soulèvent à juste titre une grande colère nationale chez les Français.

Les talents et les victoires viennent de la diversité

Il demeure que le football montre la voie au politique. Dans l’équipe des Fennecs, une grande majorité des joueurs sont des binationaux issus de clubs français ou européens. Ils ont apporté leur expérience, leur technique, leur européanité. Le sélectionneur Djamel Belmadi est lui-même né en France. Si le foot a compris que les talents et les victoires viennent de la diversité la politique doit aussi s’en inspirer. Au-delà des différends, l’ensemble des équipes et des peuples africains ont salué la victoire des Fennecs, Maroc en tête. Une belle leçon de fraternité. Aujourd’hui, de retour à Alger avec la coupe, les Fennecs, fêtés par tout un peuple, ont entendu ce slogan : "Belmadi Président !" Après Georges Weah, passé de footballeur à Président, l’Algérie prendrait-elle le chemin du Libéria ? En attendant le remplaçant de Bouteflika, un chose est sûre, le peuple qui a pris son destin en main, pacifiquement, depuis près de six mois, représente une belle promesse pour l’Afrique : celui de la lutte pour la liberté, de l’émancipation des dirigeants autoritaires, corrompus et incompétents qui sévissent sur le continent depuis la fin des indépendances. L’Algérie est en marche. L’Afrique aussi. Les peuples ne peuvent que s’en réjouir. L’idéal démocratique et fraternel est une valeur incompressible. Elle est comme la pâte dentifrice : une fois sortie du tube, il est impossible de l’y refaire rentrer. "Je suis Africain du Nord au Sud, je suis Africain dedans comme dehors" chantait Rachid Taha.

1 « Au Maghreb, la persistance d’un racisme anti-noir », in Le Monde, 23 novembre 2017.

2 Hamidou Anne : « l’esclavagisme en Lybie n’est que le prolongement de la négrophobie au Maghreb » in Le Monde, 20 novembre 2017.

3 Ghalia Kadiri, « A Tanger, des migrants sub-sahariens racontent : “ Ici, même les mendiants nous insultent ” », in Le Monde, 12 novembre 2017.