LUC de BRABANDERE, Philosophe d'entreprise (1)

La vie réserve parfois de ces surprises! Nous avons par exemple toujours cru que si une affirmation était vraie, son contraire était faux. Cela semblait si évident. Si la proposition «Bruxelles est la capitale de la Belgique » est vraie, la proposition contraire «Bruxelles n'est pas la capitale de la Belgique» est fausse. Si le fait de dire «Un triangle a trois côtés» est conforme à la vérité, affirmer le contraire «Un triangle n'a pas trois côtés», c'est se tromper, car ce n'est pas vrai. Bon, jusque-là cela va, mais maintenant un conseil: attachez vos ceintures.

Troisième exemple: «Cette phrase contient sept mots.» C'est évidemment faux car elle en a cinq. Mais surprise, la proposition contraire «Cette phrase ne contient pas sept mots» est également fausse! Caramba, encore raté! Mais que se passe-t-il donc?

Ce qui se passe? Il a fallu un des génies du XXe siècle pour le comprendre. Son nom: Bertrand Russell. Ce genre de paradoxe lui était insupportable et il décida de les décortiquer (heureusement il vécut très longtemps). Il observa ainsi que dans le langage et la pensée, des cas d'autoréférence peuvent se présenter lorsque l'idée ou l'expression se réfère à son propre contenu. La proposition «Un triangle a trois côtés» parle d'une figure géométrique, alors que la proposition «Cette phrase contient sept mots» parle d'elle-même. Il y a alors autoréférence et danger de paradoxe. Comme dans les expressions «Je mens» car si j'affirme mentir, c'est que je ne mens pas, ou «Cette phrase ne vous fait-elle pas penser au Venezuela?»

Arrêtez-vous un instant sur cette dernière interrogation. Probablement qu'il n'y a aucune raison que cette question vous fasse penser au Venezuela. Pourtant, avouez que vous venez d'y penser, non!

En attaquant de front les paradoxes, Bertrand Russell mit fin à plus de 2000 ans de logique aristotélicienne (Socrate est un homme, les hommes sont mortels, donc...). Le philosophe anglais dit d'ailleurs gentiment à propos de son illustre prédécesseur grec que sa théorie du syllogisme est quasi entièrement fausse et que le peu qui ne l'est pas est inutile. Ambiance. (Circonstance aggravante pour Aristote, Epiménide le Crétois lui avait pourtant lancé un «tous les Crétois sont des menteurs» particulièrement provocants.)

Bertrand Russell proposa pour succéder aux syllogismes une théorie des types logiques, où deux niveaux bien distincts apparaissent. Ce peut être la chose et ce qui est dit de la chose, ou encore l'élément et l'ensemble auquel il appartient. Deux niveaux à bien distinguer en permanence.

Imaginez par exemple deux enfants qui s'amusent au jeu très simple qui consiste à dire le contraire de ce qu'on pense. Le premier dit «Je n'aime pas le chocolat» or bien sûr il en raffole. Le second lui répond «J'en ai dans ma poche», ce qui n'est pas vrai. Et ainsi de suite. Après quelque temps un des enfants se lasse et a envie de faire autre chose. Il dit donc «Je voudrais arrêter de jouer.» Comment est-ce compris par l'autre? Et voilà les deux niveaux. Cette dernière affirmation est-elle dans le jeu ou à propos du jeu? Il y a bien autoréférence et danger de malentendu.

La confusion entre les deux niveaux est le plus souvent à l'origine de complexité. Dans de très rares cas, elle mène cependant à l'évidence. Cherchez par exemple un mot de la langue française composé de onze lettres, toutes différentes.

Peut-être pensez-vous que c'est introuvable. Et bien vous avez gagné car les onze lettres du mot introuvable sont bien toutes différentes! Mais ce genre de situation reste très peu fréquente, et en règle générale il vaut mieux se méfier de l'autoréférence.

Bertrand Russell a montré le danger de raisonner sur les propriétés des choses à partir du langage utilisé pour décrire ces choses. Prenez par exemple la question suivante: «Quel est l'impact d'une force irrésistible sur un objet inamovible?» On a envie de dire que si la force est irrésistible, elle finira bien par attirer l'objet. Bon. Mais cet objet a été défini dans la question comme étant inamovible. Il ne bougera donc pas, il résistera à la force. Bon, mais cette force a été définie dans la question comme étant irrésistible, etc. Retour à la case départ.

Non, plus exactement retour aux deux niveaux. Cette distinction était devenue une seconde nature pour Bertrand Russell qui profitait d'ailleurs de l'occasion pour rire. Il dit par exemple que les mathématiques sont nées lorsqu'on constata qu'il y avait quelque chose de commun entre un couple de faisan et une paire de claques. Et à un de ses amis venu lui rendre visite qui lui disait: «Tiens, je croyais ta maison plus grande que ce qu'elle est», il répondit simplement: «Mais non, ma maison n'est pas plus grande que ce qu'elle est».

Russell sortit la logique du cul-de-sac dans lequel elle fossilisait depuis des siècles. (Je reviendrai dans un prochain article sur son apport à d'autres disciplines)

Le génie du philosophe anglais lui permit de construire son approche des types logiques. Mais d'autres génies n'ont pas attendu sa formalisation théorique pour la mettre en pratique.

Thomas Edison, par exemple, qui est probablement un des plus grands créateurs que la technologie ait jamais connu. Il est presque la deuxième révolution industrielle à lui tout seul. Du télégraphe à l'électrification de la ville de New York, de l'ampoule lumineuse au phonographe, il a déposé plus d'un millier de brevets au cours de sa très longue carrière d'inventeur. Et même s'il a toujours refusé de croire à l'avenir du courant alternatif - créativité est souvent synonyme d'entêtement -, il n'en reste pas moins encore aujourd'hui un modèle de puissance innovatrice.

L'inventeur de la lampe incandescente aimait aussi briller en société. Quelques années avant sa mort, il était ainsi l'hôte admiré d'une assemblée de dames désireuses de lui poser quelques questions.

- Monsieur Edison, intervint l'une d'elles, voulez-vous bien nous raconter les circonstances de votre toute première invention?

- Eh bien, répondit le savant, c'était il y a plus de cinquante ans. J'étais chez des amis de mes parents dont la fille était ravissante. Et pour m'attirer la sympathie du père de famille et recevoir l'autorisation de sortir avec sa fille, je lui ai bricolé un système original qui lui permettait de mieux régler sa lampe à huile récalcitrante. Ce qui s'est révélé doublement efficace...

- Ah, s'exclama la dame visiblement subjuguée, mais parlez-nous alors de votre toute dernière invention.

- Ma toute dernière invention? Mais Madame, c'est bien sûr l'histoire que je viens de vous raconter!

E-mailde. brabandere.luc@bcg.com

© La Libre Belgique 2004