Une opinion de Doriane Moenaert, assistante à la Faculté de philosophie, arts et lettres de l'UCLouvain.

À notre époque où le carême est une habitude oubliée, plusieurs points similaires avec les "cures détox" qui sont en vogue m’ont frappée. Et si tout cela avait un sens ?


Au XIIIe siècle, les 40 jours de carême consistent en un repas à midi ainsi qu’une collation le soir. Aujourd’hui les conditions sont moins strictes, mais le but est identique : retourner vers soi-même, se convertir (au sens étymologique) à Dieu.

Et, puisque les traditions ont toujours une raison d’être, nous pouvons nous interroger sur le sens de cette tradition du jeûne qu’on retrouve dans tous les courants de pensée (durant l’Antiquité, chez les Mayas, dans les rites amérindiens, dans les religions monothéistes, dans l’hindouisme, etc.). Plus précisément, j’ai voulu comprendre le sens historique et le sens physiologique de cette pratique, ainsi que ce qu’elle peut apporter au niveau personnel ou spirituel.

"Historiquement, à la fin de l’hiver les populations manquaient de ressources, m’a expliqué Régis Close, diplômé en théologie à l’Université catholique de Louvain et naturopathe. Les gens devaient donc manger moins, et le carême venait donner un sens spirituel à un donné naturel."

Nos ancêtres n’avaient donc pas le choix. Mais nous pouvons pousser plus loin la réflexion : et si la nature nous incitait à engager une action positive ? En fait, oui, ça fait tout à fait sens de faire un jeûne après l’hiver (le carême commence après le Mardi gras, au retour du printemps), car, comme l’explique encore Régis Close, "une grande partie de l’énergie du corps est consacrée au cerveau et la deuxième plus grande partie de son énergie est consacrée à la digestion. Jeûner, c’est donner l’occasion au corps de consacrer son énergie à autre chose qu’à la digestion. Et cette énergie, il peut l’utiliser à faire ressortir toutes les toxines emmagasinées dans l’organisme, dans nos tissus profonds". Or, c’est en effet en hiver qu’on accumule le plus de toxines dans l’organisme, car nous sommes plus sédentaires et avons moins d’énergie à consacrer à la détoxication de notre organisme. La nutritionniste Kathrin Wendel m’a quant à elle parlé de la cétose, qui est une manière qu’a trouvé notre organisme pour alimenter le cerveau lorsque tous les sucres sont consommés. Nous aurions d’ailleurs des réserves pour fonctionner en cétose environ 40 jours. Le corps humain est même constitué pour fonctionner une bonne partie du temps en cétose, processus qui ne peut arriver que lorsque l’on jeûne, mais aujourd’hui peu d’individus de notre société occidentale sont encore amenés à le faire. Pourtant la cétose a plein d’effets positifs sur notre organisme !

Des bienfaits physiologiques évidents, donc. Mais pas uniquement : "le système digestif est également le centre de nos émotions ; jeûner permet d’engager un processus de ‘digestion des émotions’", précise encore Régis Close. D’ailleurs, certains penseurs de l’Antiquité, comme Pythagore, Cicéron ou Sénèque, estimaient déjà que le jeûne leur permettait de mieux réfléchir.

Les 40 jours de carême préparent à Pâques, la grande fête de la Résurrection. Et cette préparation par le jeûne se retrouve dans différentes traditions. Comme le dit Régis Close : "Pendant ce temps de jeûne - jeûne de nourriture, jeûne d’émotions, jeûne de pensées - on se reconnecte à nous-mêmes, on revient à la source."

Mais alors, est-ce que ça aurait encore du sens aujourd’hui de jeûner durant le carême ? D’un point de vue physiologique, oui, bien sûr, mais un jeûne se prépare et il est nécessaire d’être accompagné par un professionnel. Pour le retour à soi, il faudrait pouvoir jeûner de tout ce qui nous déconnecte de nous-mêmes (le GSM, la TV…) : jadis la seule privation possible était celle de nourriture.

Finalement, selon le texte de la Bible, Jésus a été poussé dans le désert pendant 40 jours et à la fin a été tenté. Cela paraît rébarbatif de résister à toutes les tentations, mais "être poussé vers la tentation durant le jeûne est un bien pour fortifier l’esprit, pour arriver à la maîtrise sur l’esprit et sur le corps".

Ce qui m’amène à conclure qu’aujourd’hui la cure détox est très à la mode new age tandis que le carême, comme nombre de traditions, paraît à mes contemporains une habitude vieillie et pesante. Et si, en fait, ces pratiques se rejoignaient dans un même but, que la nature elle-même nous enseigne depuis des siècles ? Mais aujourd’hui, dans notre monde qui va toujours plus vite, qui ose profiter de ce moment de l’année pour écouter des traditions ancestrales et prendre du temps pour vraiment se ressourcer ?

Le titre est de la rédaction.