En recueillant des humains en détresse et en forçant le passage au port de Lampedusa, la capitaine du navire humanitaire "Sea-Watch" ne fait pas que sauver des vies. 

Une opinion de Guillaume Lohest, chargé d’étude en éducation permanente aux Équipes populaires, auteur de “Entre démocratie et populisme, dix façons de jouer avec le feu” (Couleur Livres, 2019).

Les actes courageux des femmes et des hommes qui portent secours aux personnes migrantes en Méditerranée ont aussi une portée symbolique et culturelle. Dire cela ne diminue pas la valeur concrète du sauvetage des vies réelles. Bien au contraire : cela lui donne davantage de sens encore. Car un acte humanitaire n’est jamais seulement "humanitaire", il porte en lui quelque chose de plus grand encore qui renforce les digues intérieures de notre humanité commune.

Dans un contexte de banalisation de l’indignité, tandis que les chefs d’État européens se rendent complices du gouvernement italien par leur silence et leur inaction, l’affirmation de principes humains non négociables, qui l’emportent sur les lois et le pragmatisme politicien, est d’une valeur inestimable. Car il se joue bien une bataille culturelle à l’échelle mondiale, et à l’intérieur de chaque individu humain. Alors que l’idéologie néolibérale est crépusculaire et que les catastrophes écologiques s’annoncent de plus en plus ingérables, cette bataille se joue entre l’acceptation passive de l’évolution du monde vers des îlots de prospérité barricadés (le modèle affirmé de tous les populistes d’extrême droite sous le prétexte fantasmatique de l’homogénéité culturelle) et la défense des droits humains fondamentaux, de la vie même, comme préalable non négociable à toute politique.

"Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible", écrivait Hannah Arendt en référence au chemin qui mène vers le totalitarisme. Les gens normaux aujourd’hui, dont l’immense majorité sont probablement de très bonne foi et n’ont rien contre leurs frères et sœurs humains, ne se rendent visiblement pas compte que nos consciences fonctionnent comme le monde : les convictions sont des ports, les idées des navires, et l’on peut se scléroser par indifférence, sans se rendre compte que fermer les ports signifie s’enfermer dans des certitudes, s’endormir dans un chez-soi, déguiser les meurtres en drames, la résignation en pragmatisme, remettre les clés de l’humanité à des gestionnaires de flux financiers ou à des marchands d’identité. Car dans nos cerveaux, les réflexes de repli sont légion, ces petits garde-côtes qui préfèrent obéir aux ordres, par fatigue morale, par conformisme, qui sait. Non vraiment, nous les hommes normaux ne savons pas que tout est possible, voilà pourquoi nous avons besoin de ces femmes et de ces hommes exceptionnels.

"On a l’impression qu’au fond les hommes ne savent pas très exactement ce qu’ils font", écrivait Jean Giono en 1935 dans Que ma joie demeure. "Ils bâtissent avec des pierres et ils ne voient pas que chacun de leurs gestes pour poser la pierre dans le mortier est accompagné d’une ombre de geste qui pose une ombre de pierre dans une ombre de mortier. Et c’est la bâtisse d’ombre qui compte." Quelle est l’ombre de l’Europe aujourd’hui ?

En recueillant des humains en détresse et en forçant le passage au port de Lampedusa, Carola Rackete a permis de sauver des vies. La portée de son acte force aussi, au passage, la conscience collective et sauve des vies intérieures menacées de se fermer comme des ports méditerranéens - par sclérose, par peur mais aussi par résignation, par désespoir ou par indifférenciation.