Opinions

Une lettre ouverte de Caroline Safarian, auteure de théâtre et metteuse en scène belge d’origine arménienne, au Premier ministre Charles Michel.


Monsieur le Premier Ministre,

Je suis une Belge d'origine arménienne et ces racines arméniennes ont une importance pour moi. D'abord parce qu'elles me permettent d'appréhender les autres avec une certaine ouverture mais aussi une curiosité face aux différences qui composent le monde qui m'entoure. C'est d'ailleurs, je peux l’affirmer, mon cheval de bataille, puisque dans mon métier d'artiste, c'est ce que je mets spontanément en avant, dans mon écriture théâtrale, au coeur de mes projets et lors des ateliers et cours de théâtre que je donne avec passion, partout en Belgique, que ce soit dans les universités ou même dans les prisons. Ensuite parce que ces racines lointaines m'apportent une richesse et souvent une manière différente de voir les choses et de considérer certaines valeurs dans notre société et dans ce milieu théâtral parfois dur et complexe et enfin parce qu'elles me relient à ma famille, à mes ancêtres et à toute une histoire... Entre autres celle d'un génocide et d'une famille trucidée, éclatée, dispersée, en diaspora et à l'histoire d'un grand-père qui pleure seul, en silence, le soir, dans son salon et d'un père dont l'identité floue, complexe, se perd, se cherche et ne tient plus qu'à un fil...

Je vous écris Monsieur le Premier Ministre parce que dans le pays où je vis, dans le pays où vous et moi avons grandi, on se fout de cette histoire, on se fout de mon histoire depuis des années!

Ce 24 avril-là

En 2005, j’ai écrit une pièce de théâtre sur la question du révisionnisme et de la négation dans notre pays, qui avait été lue pour la première fois lors des 90 ans de la commémoration du génocide des Arméniens au Théâtre de Poche. Ce projet fut accueilli grâce à Roland Mahauden, l’Auguste Directeur du théâtre de Poche à l’époque, qui sensibilisé à la question des génocides, avait accueilli ma pièce de théâtre "Papiers d’Arménie ou sans retour possible" à bras ouverts et sans condition ! Projet repris ensuite en création par le Théâtre Le Public. Ce 24 avril-là, en 2005, à part une lettre prévenante de la part de la Ministre de la culture Fadila Laanan, aucune personnalité politique n’avait eu la décence de répondre à mon invitation. Rappelons qu’à cette époque, Emir Khir parlait publiquement et sans complexe du "prétendu" génocide des Arméniens ! Mais faut-il aussi rappeler que la Belgique n’a reconnu il n’y que 4 ans une résolution sur la commémoration du génocide arménien alors que les Arméniens le lui demandent depuis des années ?

Je suis belge, Monsieur le Ministre. Comme vous! Ma mère est belge et mon père a pris la nationalité belge également ainsi que toute ma famille du côté arménien afin d’être pleinement intégrée dans la société belge. Et c'est avec consternation que je constate que dans mon pays, là où je suis née, là où on m’a enseigné le sens de la démocratie et du vivre-ensemble on méprise une fois encore ma mémoire et celle des miens!

Un vote

Non contente de tourner le dos à l’Histoire arménienne, la Chambre belge votera, comme une provocation, en séance plénière, ce 24 avril, jour de la commémoration des 104 ans du génocide des Arméniens, une proposition de loi visant à élargir la portée de l'article 20 de la loi contre le racisme et la xénophobie, dite "loi Moureaux". Cette loi réprime toute dénégation, minimisation ou tentative de justification des génocides, reconnus par une juridiction internationale et le texte récemment approuvé en commission de justice par la Chambre exclut le génocide des Arméniens de 1915!

Nous avons tous, en tant que filles, fils et petits-enfants d’Arméniens, perdus des êtres chers dans des conditions inimaginables et nous subissons encore aujourd’hui les affres trans-générationnelles de ce traumatisme. Une telle attitude est-elle digne d’un pays comme le nôtre ? Un tel mépris non seulement pour l’Histoire des Arméniens mais aussi pour l’actuelle République d'Arménie qui nous relie à notre histoire sont-ils acceptables ? Je ne le crois pas, Monsieur le Ministre !

Si je vous écris c’est pour que vous preniez la mesure de cette lutte harassante que l’on doit mener dans ce pays en tant que citoyen belge d’origine arménienne pour qu’on cesse de faire passer les ardeurs électoralistes de certains politiciens belges avant les valeurs de fraternité entre les peuples! La Belgique et certains de ses représentants au pouvoir ont une fâcheuse tendance à aller dans le sens du vent, dans le sens qui les arrangent et selon un calcul connu et d'un cynisme sans commune mesure qui consiste à privilégier les communautés selon le nombre d'individus qui les constituent! A-t-on donc réellement le droit, dans ce pays, d’instrumentaliser 1 500 000 morts de cette manière Monsieur le Ministre ?

Agressions

Les Arméniens sont soumis à des censures depuis des nombreuses années en Belgique. Ils ont peur de s'exprimer à propos du génocide à cause du négationnisme toléré chez nous. Chaque année je participe, comme intervenante, pour le Centre Laïc Juif, à Bruxelles, aux journées "La haine, je dis non!" (qui consiste à déconstruire, avec des jeunes, le discours raciste, antisémite, xénophobe et à enseigner les crimes de génocides) et à de nombreuses reprises, j'ai été prise à parti par des négationnistes, malgré les précautions prises par le CCLJ. Les monuments de commémoration du génocide des Arméniens sont régulièrement vandalisés. Des Arméniens subissent des agressions verbales, physiques dans certaines communes de ce pays, comme la plus spectaculaire qui s'est produite à Saint-Josse lorsqu'un magasin tenu par un Arménien a été complètement détruit par des négationnistes, forçant son propriétaire à déménager,...

Cela doit suffire Monsieur le Ministre ! Nous ne supportons plus d’être méprisés, menacés et d’avoir peur et j’aspire à une vision un peu plus ambitieuse pour notre pays et ses citoyens de quelques origines qu’ils soient!

Je suis outrée et honteuse pour la Belgique et j’espère qu'elle va se reprendre et enfin considérer la communauté arménienne de Belgique à sa juste valeur. Cette communauté qui a apporté énormément de choses à ce pays! Une communauté sans faille, qui sait se faire discrète, serviable, digne et respectueuse des lois belges!

Voter une telle loi, sans y inclure tous les génocides, sans exception, ne donne pas un bon signal sur notre pays ! C’est irresponsable et cela aura des répercussions inévitables sur la vie des différentes communautés chez nous!

J'en appelle à votre attention et à des actions concrètes de votre part face à ce problème qui ne cesse d'enfler comme une insulte à la face de notre communauté.

Je reste à votre disposition au besoin, Monsieur le Premier Ministre, et c'est avec respect que je me permets de vous saluer fraternellement.

Caroline Safarian