Une chronique de Laura Rizzerio, philosophe

Les images impressionnantes de l’assaut au Capitole sont encore dans nos esprits. Plus que la violence, ce qui nous a choqués est le mensonge qui l’a engendrée, celui par lequel l’ex-président Donald Trump, la plus haute autorité de l’État, a prétendu être le vainqueur légitime des élections sans pour autant fournir aucune preuve de ses affirmations. 

Ce mensonge obstiné a provoqué indignation et violence. C’est sans doute pour cela que les mots prononcés par le nouveau président lors de son investiture ont paru si chargés de sens : "Nous devons rejeter la culture où les faits eux-mêmes sont manipulés, et même inventés. Et chacun d’entre nous a le devoir et la responsabilité en tant que citoyen, Américain, et particulièrement en tant que dirigeant, de défendre la vérité et de combattre les mensonges."

Si ces mots ont sonné si juste à nos oreilles, c’est probablement parce que nous portons en nous l’intuition que ce qui est vrai fait du bien et peut rassembler les hommes en sauvegardant la paix et la justice, alors que le mensonge divise, provoquant haine et violence. Mais d’où vient cette intuition, et quelle en est la signification ?

Le langage n'est pas qu'un outil de communication

Répondre à la question revient à se demander ce qu’est la vérité, et à vouloir comprendre pourquoi elle nous fait du bien, alors que le mensonge nous indigne. Or, il est un fait qu’appréhender la vérité relève d’une tâche très ardue, car personne ne peut prétendre dire "vrai" d’une façon absolue. Cela fut déjà évident aux premiers philosophes, au point que certains en sont venus à affirmer que la vérité n’existe pas. Même la science ne détient pas une vérité absolue. Ses énoncés fournissent bien des éléments de vérité mais exprimés dans des énoncés qui n’échappent pas au doute et à une possible réfutation.

Cela étant, la science et la philosophie nous apprennent quelque chose à propos de la vérité : le fait que le vrai répond à notre besoin de comprendre la réalité de façon objective et à notre désir d’accéder à un savoir universel qui soit partageable. 

Dans son dernier essai (Plaidoyer pour l’universel. Fonder l’humanisme), le philosophe Francis Wolff a affirmé que ces désirs d’objectivité et d’universalité fondent et distinguent l’humanité. Et pour cause : la raison humaine n’est pas seulement un outil de démonstration et de calcul (ce que les machines peuvent aussi faire), ni même d’expérience et de représentation (ce dont sont capables aussi certains animaux). Elle est essentiellement une capacité "dialogique", en ce qu’elle ne peut saisir le réel et lui donner du sens qu’en dialoguant avec un interlocuteur. 

Le langage n’est donc pas qu’un outil de communication, il est aussi une description de la réalité offrant aux mots une signification universelle et partageable. Ceux qui parlent peuvent en effet s’accorder sur ce dont ils parlent, exprimer leurs convictions tout en respectant celles des autres, justifier ce qu’ils disent et en assumer la responsabilité devant autrui. Le langage devient alors l’instrument d’une réciprocité entre les hommes et assure l’existence d’une valeur qui est universelle et absolue : celle de l’égale dignité de chacun. En parlant, celui qui parle peut en effet se mettre à la place de celui à qui il parle et se le représenter comme un autre soi-même. 

Cette capacité de "se mettre à la place de l’autre" fait naître un principe de réciprocité qui s’affirme comme fondement de la conduite intellectuelle et éthique. Ainsi on est amené à agir "bien", c’est-à-dire dans le respect de la justice et de la vérité, car personne ne souhaite agir en pratiquant l’injustice et le mensonge envers soi-même.

Pourquoi le mensonge indigne

Voilà sans doute pourquoi la vérité et le bien nous attirent, car ils témoignent de la présence de cette réciprocité et confirment que nous appartenons à une commune humanité, étant tous égaux et dignes de respect mutuel. Si le mensonge nous indigne, c’est à l’inverse parce que, niant toute possibilité de dialogue et de réciprocité, il conduit les humains à ne plus pouvoir se respecter comme des égaux.

Le temps est venu de démasquer le mensonge partout où il se niche, même et surtout lorsque c’est au cœur des institutions, des médias et de l’action politique. Il en va du destin de l’humanité et de la défense du bien commun, de la vérité et de la justice.