Par Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, conférencier et auteur (vient de paraître : "Petite philosophie des arguments fallacieux" aux éd. Eyrolles).

Essentiel" ! Voilà bien un mot qui aura marqué l’année 2020. Parce qu’on a entendu dire que les contraintes du confinement nous ont ramenés à l’essentiel, parce qu’on a imposé la fermeture aux magasins non essentiels, parce que le gouvernement décide de mesures qu’il juge essentielles pour mettre fin à cette pandémie.

Mais, finalement, c’est quoi cet "essentiel" ? Comment peut-on l’identifier ? Peut-on le qualifier par des mots ? Est-il le même pour chacun d’entre nous ? Et comment peut-on cerner l’essence d’une chose ? Deux exemples concrets peuvent amorcer une réflexion.

Quand le vent n’est pas violent, il peut être léger, modéré ou variable. Quand le vent n’est pas doux, il peut être frais, voire même glacial. Mais, quand le vent ne souffle pas, que fait-il ?

On peut imaginer une montagne de chocolat et on peut même imaginer une montagne de lingots d’or. Mais comment pourrait être une montagne sans sommet ?

Le propre de l’homme

Dans ces deux premiers exemples, l’impasse s’explique aisément, car on a touché à l’essentiel. Le fait de souffler est en effet l’essence du vent, et le fait d’avoir un sommet est l’essence de la montagne. L’essence d’une chose est tout ce qu’on ne peut enlever à la chose sans perdre la chose. Donc l’essence d’une chose n’est pas tout ce qu’elle est, elle est ce qu’elle ne peut pas ne pas être.

Aristote avait fait l’exercice à propos de l’homme. Il peut certes être rasé ou barbu mais, si on lui enlève la barbe, l’homme reste un homme, car sa barbe n’est pas essentielle à ce qu’il est. La barbe est une possibilité pour l’homme, elle est selon les mots du philosophe "accidentelle". Sa capacité de penser, par contre, est essentielle. Elle est le propre de l’homme. Si on lui ôte sa faculté de réfléchir, l’être n’est plus humain.

C’est toute la différence entre les attributs nécessaires et ceux qui ne le sont pas. Mais c’est également tout le problème car une définition de "l’essentiel" restera en partie subjective et arbitraire.

Quand Rabelais dit que c’est "le rire qui est le propre de l’homme", il diverge de son illustre prédécesseur grec qui avait peu d’intérêt pour la farce ou la comédie. Mais a-t-il tort pour autant ? Non. L’auteur de Gargantua porte simplement un autre regard qu’Aristote sur la condition humaine. Pour Rabelais, si on lui enlève la faculté de rire, l’être n’est plus humain. Sourions alors avec lui de voir des voitures qui aujourd’hui ne consomment pas… d’essence !

Cerner l’essentiel

Pour approcher l’essentiel, une méthode est utile. Illustrons là avec un nouvel exemple, et demandons-nous quelle est l’essence du désert ? Faites d’abord rapidement la liste de tout ce que le mot "désert" évoque en vous. Sans doute une séquence comme "chaleur, pétrole, chameau, France Gall, palmier, solitude, sable, Paris-Dakar, la soif ou encore la jeep des Dupond-Dupont…".

Transportons-nous maintenant en Chine. Vous êtes tout à coup devenu chinois et moi aussi, et nous faisons le même exercice. Les réponses seront certainement fort différentes, car il y a là-bas des déserts où il n’y a pas de sable et où il fait glacial.

Refaisons encore une fois l’exercice en nous imaginant cette fois au Pérou, et puis à Las Vegas ou encore en Namibie. Ce n’est pas impossible que l’on entende encore parler d’Hergé, mais c’est beaucoup moins probable. Parmi tout ce que nous pouvons associer au mot "désert", très peu résistera finalement à notre tour du monde, mais ce qui subsistera, comme sans doute la sécheresse et la soif, touche certainement à l’essentiel. Il peut y avoir un désert sans palmier et sans chameau, mais un désert où il pleut n’est plus un désert.

L’expérience de pensée peut être faite avec n’importe quel objet et le même constat se répétera. Parmi les associations exprimées en vitesse, une majorité s’avérera être de nature culturelle, et seule une minorité survivra à la multiplication des regards. Si on prend comme dernier exemple un vélo, l’essentiel apparaîtra vite ainsi comme étant les roues et les pédales, sans lesquelles il ne peut y avoir de vélo. Car le mur de Grammont, le Ravel, le dopage ou les journées sans voiture risquent peu d’être cités à Addis-Abbeba ou à Hanoï.

Essences rares et huiles essentielles

Et l’électricité ? Essentielle, ou non ? Nous voilà pris à notre propre piège. D’un côté, la réponse est non, car un vélo sans batterie est encore un vélo, mais, d’un autre côté, la réponse est oui car, si pour certains le vélo est "essentiellement" un sport, pour d’autres par contre il est "essentiellement" un transport. L’"essentiel" de l’un ne sera donc jamais l’essentiel de l’autre.

Ce n’est pas aujourd’hui que nous résoudrons le problème. La recherche de l’essence des choses est depuis plus de deux mille ans l’objet propre de la métaphysique, sans avoir jamais pu aboutir à un accord entre les philosophes. L’essence fait-elle partie de la chose comme le soutient Aristote, ou réside-t-elle plutôt dans le genre dont elle fait partie comme le dit Platon ? Le désaccord persiste et explique pourquoi on peut simultanément parler d’huiles essentielles et qualifier l’ébène d’essence rare…

Ce n’est pas aujourd’hui que nous résoudrons le problème. Mais l’année 2020 nous aura en tout cas rappelé à quel point le "non-essentiel" peut être indispensable !