Comment est-il possible d’affirmer qu’il est difficile de trouver des propos ouvertement racistes dans le programme du Vlaams Belang ? Ouvrez donc vos yeux et vos oreilles, ou vous serez complices. Une opinion de Gilles Milecan, journaliste.

Volant sous les radars depuis sa condamnation pour racisme, son changement de nom et le renouvellement de ses figures de proue, le Vlaams Belang s’est régénéré ce 26 mai. Un sang neuf charrierait-il des idées nouvelles ?

Il faut avoir une grande confiance en l’homme et en sa capacité d’évolution pour se poser la question. Les préoccupations que le parti d’extrême droite attribue à la population flamande, la seule digne de son intérêt, sont toujours les mêmes. S’y retrouvent donc, dans l’ordre : la présence d’étrangers, qu’il estime toujours plus nombreux, la criminalité, qu’il attribue tant qu’il peut aux étrangers, le rejet des élites, tout en considérant qu’un Flamand vaut mieux que quiconque, ce qui serait un paradoxe amusant si ce n’était dramatiquement raciste.

Ce qu’a dit la cour d’appel

Ce qui change, ce n’est pas non plus le costume. La formule, si séduisante soit-elle, est éculée. Dewinter, Dillen, Le Pen père et tous les dirigeants d’extrême droite portent des costumes depuis 40 ans.

Ce qui change, c’est que le Belang agite une décision judiciaire pour certifier qu’il n’est pas raciste.

Il est on ne peut plus navrant de constater que cette affirmation est reprise telle quelle, comme si le Belang n’avait pas pour habitude d’écorner la réalité pour servir son discours.

Car l’arrêt de la cour d’appel d’Anvers du 15 octobre 2018 dit non pas que le Vlaams Belang n’est pas raciste, mais bien qu’il n’est pas prouvé qu’il l’est. Il ne concerne pas l’analyse du programme du parti mais la présence d’un éditeur dans une foire du livre, et ne peut donc pas être extrapolé à ce programme.

Les discours restent musclés : assez pour que tout le monde comprenne ce qu’on veut dire, un peu moins pour ne pas tomber sous le coup de la condamnation précédente.

C’est la peur qui nous freine

Comment est-il donc possible d’affirmer qu’il est difficile de trouver des propos ouvertement racistes dans le programme du Belang ? Faut-il écrire "les Noirs sont ceci" ou "les Arabes sont cela" pour que cela soit "ouvertement raciste" ? L’analyse politique est-elle aujourd’hui à ce point "premier degré" qu’elle se cache derrière les mots utilisés pour ne pas oser en comprendre le sens ?

À croire que ce programme n’a pas été lu, ni même survolé. Et si cela a été le cas, l’effort de comprendre ce qu’il signifie léger, puisque le plus idiot des racistes en est capable, n’a pas été fait. Ou pire, il a été préféré de ne pas s’engager sur ce terrain parce qu’il est polémique, ou "qu’il y a quand même beaucoup de gens qui approuvent cela" et qu’il ne faudrait pas les fâcher, surtout qu’il est notoire que les fachos se gaussent d’être violents avec leurs adversaires.

Oui, c’est bien de peur qu’il s’agit, et non d’un prétendu recul nécessaire à la réflexion ou de pragmatisme. C’est la trouille qui freine une condamnation plus franche du racisme omniprésent dans les écrits, paroles et actions du Vlaams Belang.

Des discriminations racistes

"Eerst onze mensen", titre-t-il. S’il n’y a là aucun rejet explicite de l’autre… Il faut ne rien comprendre au langage pour ne pas lire que le "nous d’abord" signifie "les autres après, ou pas du tout". Bref, un traitement différencié selon l’origine, soit du racisme. On pourrait objecter, avec mauvaise foi mais soit, qu’il n’y a pas de référence à la Flandre ou à une race. Si ce n’est que le "Vlaanderen is van ons" est clair, net, assumé, claironné et ne peut être disjoint du "onze mensen". Qui sont donc ces "mensen" ? Des Flamands. Et surtout rien d’autre.

Un rapide coup d’œil à la table des matières du programme du Vlaams Belang donne lui aussi une idée claire de ce dont on va parler : "Vlaams karakter Vlaamse Rand beschermen", "Onze mensen beschermen", "Vlaams leidcultuur bevestigen", "Islamisering stoppen", "Vreemdelingencriminaliteit stoppen", etc.

Un peu plus avant, on lira que le parti lutte contre la francisation et l’internationalisation de certaines communes en limitant les arrivées, qu’il attribuera en priorité des logements à la "Vlaamse autochtone bevolking".

De telles mesures ne signifient-elles pas clairement que l’autre, s’il n’est pas flamand, sera traité différemment parce qu’il n’est pas flamand, ou pas assez flamand ? N’est-ce pas une discrimination sur base de l’origine, donc explicitement raciste ?

Le combat est social et sociétal

Quels comportements souhaite laisser s’exprimer le Vlaams Belang lorsqu’il veut "arrêter les dommages causés par les lois antidiscriminations" ?

Il sera aisé de rétorquer que tout n’est pas si simple, qu’il ne faut pas condamner trop vite, qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain et tous les arguments dont on use lorsqu’on se refuse à condamner nettement quelque chose.

Mais j’attends que l’on m’explique dans quelles conditions le racisme n’est pas condamnable. Lorsqu’il n’est pas explicite ? Si c’est le cas, continuons à ne nous inquiéter de rien et à accepter la montée du rejet de la différence au motif qu’il habite un nombre significatif de Flamands et que, par conséquent "il doit y avoir quelque chose de vrai là-dedans".

Que vous faut-il pour ne plus fermer les yeux et les oreilles ? Qu’on brûle des livres ? Qu’on brise des vitrines lorsqu’on jugera insuffisant d’y placarder des affiches stigmatisantes ?

Mais qu’on ne s’y trompe pas : si les postures cyniques et les allusions dégueulasses restées sans condamnation au plus haut niveau de l’État ont, sans conteste, favorisé le retour en force des discours dont l’explicite racisme est aujourd’hui à peine paraphrasé, ce sont bien la rudesse de la vie quotidienne, la difficulté de s’en sortir, de gagner un peu de confort et/ou de considération qui mènent une part significative des électeurs du Vlaams Belang à détester celui qui est désigné comme coupable et n’est pas en mesure de se défendre.

C’est sur le terrain du bien-être social et sociétal que l’on combat durablement les "c’est de leur faute", les "ils ne sont pas comme nous" et les "je ne suis pas raciste mais" que contient le nationalisme. Pas ailleurs.

Ne pas rester silencieux

Et en attendant qu’un gouvernement s’y attèle, il serait bon que tout qui jouit d’une parole publique prenne son courage à deux mains pour dénoncer sans relâche les fondements racistes sur lesquels le Vlaams Belang base sa vision politique. Personne n’a à s’y plier au motif que beaucoup de gens ont voté pour eux après avoir écouté ou regardé leurs mensonges.

"Toutes les valeurs ne se valent pas", clament les racistes. Eh bien les leurs ne valent pas les nôtres. Il est grand temps de l’affirmer pour ne pas être étonné quand l’étape suivante sera franchie. Rester silencieux, c’est laisser croire que l’on trouve ça normal. Envisager d’écouter ses solutions, c’est crédibiliser son discours et fragiliser encore davantage la partie de la population à qui le Vlaams Belang refuse la qualité de Flamand "parce qu’il ne suffit pas qu’un chat naisse dans une poissonnerie pour être un poisson". Soit, plus explicitement : un chat qui pourrait manger les poissons (déjà morts dans l’exemple pris, mais c’est celui qu’a choisi le Belang.).

Il n’y a pas de main ou d’oreille à tendre mais de l’intransigeance à opposer pour préserver les valeurs humanistes. Celui qui ne comprend pas cela sera complice.