Une opinion de Cédric Chevalier, citoyen.

Ce mercredi 29 janvier, aussitôt après le vote de ratification du retrait du Royaume-Uni de l'Union européenne, les eurodéputés ont entonné avec émotion le chant écossais "Auld Lang Syne" (Ce n’est qu’un au revoir), tandis qu’ils réconfortaient leurs collègues britanniques en pleurs. Il s’agit d’un ultime avertissement historique : l’Union est née d’un impératif existentiel, celui de rendre impossible la guerre entre ses Etats membres. Le départ des Britanniques signe la victoire du nationalisme ambiant, prélude séculaire à la guerre. L’Union est ce que ses membres en font. Il vaut mieux transformer rapidement nos reproches en une politique visionnaire qu’en regrets éternels.

Depuis la naissance de l'Etat-Nation au XVIe siècle, l’Europe a été le théâtre d'innombrables et sanglantes guerres entre ses peuples. Jusqu'aux deux guerres mondiales, sommets de monstruosité dans l'histoire. Plus de 60 millions d’êtres humains périrent à travers déportation et torture de masse, guerre totale et génocides industriels, bombardements, massacres et viols systématiques des populations civiles et explosions atomiques éradiquant deux villes entières. Parce que la "Raison", la "Technoscience", le "Progrès" et "l’Idéal" ont été utilisés au service de la mort et de la destruction, la condition humaine en est mutilée à jamais, et l’Humanité se sait mortelle. Cette année, nous honorons la mémoire des morts lors des 75 ans de la libération du camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz, symbole des meurtres de masse perpétrés par les nazis. Plus de 6 millions de Juifs, plusieurs centaines de milliers de Roms, des dizaines de milliers d'handicapés, de représentants de certaines populations civiles, de prisonniers de guerre soviétiques, d'opposants politiques, d'hommes homosexuels périrent dans l’abjection. Les survivants meurtris pansèrent leurs "impansables" plaies, et durent penser des événements impensables, seule manière de poursuivre malgré tout l’aventure humaine. Ne pas oublier et surtout comprendre les mécanismes, afin de ne plus jamais vivre l’horreur. Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. C'est dans la conscience à vif de cette abjection que renaît chez les humanistes la vieille idée d'unir enfin le continent européen, afin d'éviter structurellement que le nationalisme ne mène à nouveau, inévitablement, à la guerre. Le dépassement volontaire de la logique d’Etat-Nation fait de l’Union européenne une expérience démocratique unique au monde.

"Le nationalisme, c'est la guerre !"

Les Britanniques sont nos voisins depuis toujours, Londres n’est qu’à 300 km de Bruxelles. L’île, elle-même une Union d’anciennes nations, a vu renaître la démocratie et a fondé le parlementarisme il y a plusieurs siècles. Elle a engendré bien des philosophes, des politiques, des artistes, des scientifiques, des amis, des époux et épouses pour le continent. Par deux fois au cours du XXe siècle, les Britanniques ont trempé de leur sang les terres de Belgique. En 1940, alors que toutes les armées étaient défaites par les nazis sur le continent, le Royaume-Uni fut la dernière lueur de la démocratie, et le porte-avion qui permit à la Royal Air Force de vaincre la Luftwaffe puis aux Alliés de débarquer le 6 juin 1944 en France pour libérer l’Europe. Oui, la "perfide Albion" a fait s’arracher des cheveux à bien des européanistes. Mais malgré ce mariage difficile, les Britanniques font partie de notre histoire commune.

Le 17 janvier 1995, le président français François Mitterrand prononçait dans l’hémicycle européen son fameux discours "le nationalisme, c'est la guerre !". Aujourd’hui, les nationalistes sont de retour en Europe et sèment depuis plusieurs années la division et la peur, jusqu’à provoquer la séparation d’avec nos frères et sœurs britanniques, jusqu’à provoquer l’idée de la séparation d’avec nos propres compatriotes, empêchant Europe et Etats de prendre les décisions qui s’imposent en matière d’emploi, de défense, de Sécurité sociale, de migrations, de fiscalité, et surtout, d’urgence climatique et environnementale.

Nous révolter contre l’esprit de Munich

Mes grands-parents, nés en 1920, ont vécu la guerre. Pas mes parents, nés en 1954, ni moi, né en 1984. Mes enfants, nés après 2014, n’ont pas pu recevoir ce témoignage de leurs arrière-grands-parents. De mes parents férus d’histoire, j’ai hérité une part de la mémoire de la Seconde guerre mondiale. J’ai vu les images et lu les témoignages, découvert l’horreur du XXe siècle, ce que des humains ont fait à d’autres humains. Je ne peux que transmettre cette mémoire héritée autour de moi. J’ai eu la chance d’effectuer un échange Erasmus à Nottingham, au Royaume-Uni et de vivre le dialogue culturel dans la langue de Shakespeare. Dans le continent le plus démocratique du monde, grâce à une presse libre, j’ai sais aujourd’hui l’évolution du climat et des écosystèmes, des inégalités socio-économiques, des luttes pour la justice dans le monde, de la radicalisation politique, de la désaffection démocratique des citoyens. Oui, je m’indigne des dérives néolibérales et technocratiques de la Commission européenne et des Etats membres depuis la Grande Récession de 2008, de ce qui a été infligé à la Grèce et aux travailleurs européens, de l’évasion et la concurrence fiscale entre Etats, du nationalisme et de l’extrémisme qui menacent la justice, la culture, la science et la presse chez nous et chez nos voisins, de ces milliers de migrants noyés en mer ou parqués dans des camps, de l’empreinte écologique des modes de vie européens, qui cause mort et destruction partout dans le monde.

C’est pourquoi nous devons nous révolter contre l’esprit de Munich qui anime nos démocraties européennes face aux urgences existentielles écologiques, sociales et démocratiques. Préférant des mensonges qui rassurent à des vérités qui dérangent, beaucoup d’entre nos concitoyens et d’entre nos élus font le lit du national-populisme. Il faut opposer à cela le fighting spirit de Churchill, du New Deal de Roosevelt et du programme social du Conseil National de la Résistance français. Nous avons à choisir entre un Green New Deal, un nouveau Contrat social écologique et social pour sauver la démocratie européenne, ou abdiquer et voir renaître le pire. L’Union européenne doit se réincarner dans des leaders et des citoyens qui incarnent à nouveau les idéaux de paix, de liberté, d’égalité, de fraternité, de prospérité et de démocratie issus des Lumières. Pour nous et nos enfants, amis Britanniques, puissions-nous nous dire au revoir et non adieu.