Cela ne créerait que des perdants. Par contre, c'est le but des extrémistes de tous bords, qui tentent d'empoisonner les cœurs avec leurs messages dans les médias sociaux. Les chefs religieux ont bien conscience de ce danger. Et les décideurs politiques?

Une opinion de Jan De Volder, professeur à la Faculté de théologie et des sciences religieuses de la KULeuven où il y est titulaire de la Chaire Cusanus "Religion, conflit et paix" et auteur du livre "Martyr. Vie et mort du père Jacques Hamel" (Cerf, 2016).

C’est une nouvelle fois une maison de prière qui été le théâtre d'un acte de terreur barbare. A la basilique Notre-Dame de l'Assomption de Nice, le jeudi 29 octobre, trois personnes sans défense ont été tuées et d'autres blessées. L'une des victimes est le sacristain, Vincent Loques (54 ans), un père de famille au grand cœur, accueillant les pauvres qui entraient dans l’église. Les deux autres victimes sont des femmes : Nadine Devillers (60 ans) et une infirmière brésilienne, soignant des personnes âgées, Simone Barreto Silva. Elle vivait en France depuis trente ans et était la mère de trois enfants. Pourquoi ces femmes étaient-elles à l'église, tôt, un jour de semaine ? Pour une prière, un moment de silence ou de méditation ? Peut-être pour allumer une bougie en souvenir d’une personne chère disparue en cette période de pandémie, à la veille de la Toussaint, alors qu’un nouveau confinement allait débuter ?

Un blasphème pour tous les authentiques musulmans

Leur présence, douce, dans une maison de Dieu les a menés à la mort, causée par un Tunisien de 21 ans, récemment arrivé en Europe. Un jeune homme dont l'esprit et le cœur avaient été aliénés par la violence et remplis de haine. Qui l'a convaincu que tuer des chrétiens était la volonté de Dieu ? Le cri "Allahu Akhbar" qui a accompagné son crime doit résonner comme un blasphème pour tous les authentiques musulmans.

Ce drame rappelle le meurtre tout aussi cruel du prêtre Jacques Hamel, âgé de 85 ans, pendant qu’il célébrait la messe, dans une église en Normandie, pendant l'été 2016. A l'époque, la réaction de l'Eglise et de ses responsables avait été exemplaire. Cet acte lâche a été fermement condamné, mais jamais les dirigeants de l'Eglise n'ont accusé tous les musulmans ou l'islam d’une quelconque responsabilité face au comportement d’un extrémiste criminel. Au contraire, cette attaque violente permit, finalement, de renforcer les liens avec le monde musulman et de nombreux contacts interreligieux eurent eu lieu cet été-là. Une initiative inédite fut même prise par des musulmans qui se rendirent dans des églises catholiques, le dimanche suivant, pour rendre hommage et témoigner de leur fraternité. Cela fut d’ailleurs aussi le cas en Belgique. Par la suite, le martyre du père Hamel a continué à inspirer un rapprochement entre chrétiens et musulmans. Roseline, la sœur du prêtre assassiné, s’est liée d'amitié avec la mère d’un des criminels. Elle va voir en elle une victime des prédicateurs de haine et témoigner de cette amitié dans toute la France. Un peu à l’image de Latifa Ibn Ziaten, une autre Française forte qui, après le meurtre de son fils par des terroristes en 2012, a engagé une véritable lutte contre les prédicateurs de la haine et a noué des amitiés avec des croyants d’autres religions. Jeudi, elle fut l'une des premières à exprimer ses condoléances à la communauté catholique. Des condamnations fortes sont aussi venues de la part de nombreux responsables du monde musulman, dans notre pays également.

Les extrêmes se rejoignent

En 2016, l'Église a permis à l'État français, au monde politique et la société de parvenir à une réaction sage et pondérée face à cet acte de terreur. Il n'avait d'autre but que d’entraîner une confrontation et de créer un nouveau "choc des civilisations". Car c'est ce que tentent de faire Al-Qaïda, l'état islamique et d'autres semeurs de haine. En ce sens, les djihadistes et la droite identitaire, qui surfe aussi sur la polarisation croissante, sont des alliés de circonstance, car les extrêmes se rejoignent.

La raison et la réaction réfléchie, adoptées par la majorité des musulmans dans leur discours contre l'extrémisme, vont-elles à nouveau prévaloir ? Ce n’est malheureusement pas certain. La décapitation de l’enseignant Samuel Paty et le débat sur la liberté d'expression qui a suivi ont suscité des émotions vives chez nos voisins. Sur le plan international, la situation s’est encore davantage tendue entre la France et la Turquie, déjà opposées sur des théâtres de tensions, en Libye, au Liban, en Syrie et, plus récemment autour du conflit dans le Haut-Karabakh.

Néanmoins, il faut souligner, et c’est heureux, que la grande majorité des responsables religieux ne sont pas d'accord avec ces discours de confrontation. Ce sont des prises de positions dont il est trop peu fait échos dans les médias et qui sont méconnues dans l’opinion publique.

L'engagement des représentants des grandes religions

Lors d'une rencontre internationale de dialogue pour la paix, qui a eu lieu, le 20 octobre, sur la place du Capitole, à Rome, organisées par la Communauté de Sant’Egidio, des représentants de haut niveau des grandes religions mondiales ont renouvelé leur engagement en faveur de la cohabitation pacifique. L’imam Ahmed Al-Tayyeb, cheikh de l'université d’Al-Azhar au Caire (Egypte), l'une des voix les plus autorisées du monde sunnite, a déclaré à propos de l'assassin de Samuel Paty : "ce terroriste ne parle pas au nom de la religion du prophète Mohamed, tout comme le terroriste qui a tué des musulmans dans une mosquée en Nouvelle-Zélande ne parlait pas au nom de la religion de Jésus". Pendant la cérémonie finale de la rencontre de Rome, tous les chefs religieux ont cité la dernière encyclique du pape François Fratelli tutti, qui prône la fraternité entre les peuples, largement passée sous silence dans les médias. C’est un signe d’espoir.

Non, ce ne sont pas les religions qui cherchent le choc des civilisations, au contraire. Car cela ne créerait que des perdants et plongerait le monde dans un conflit dramatique où chacun serait l’ennemi de l’autre et de tous. Par contre, c'est le but des extrémistes de tous bords, qui tentent d'empoisonner les cœurs avec leurs messages dans les médias sociaux. Les chefs religieux ont bien conscience de ce danger. Et les décideurs politiques, le sont-ils ?