Rien n’est plus important qu’un nom. Il nous fait exister aux yeux des autres. Il est, à certains égards, plus important même que notre visage. Vous avez beaucoup de cartes en tout genre, cartes d’entrée, de fidélité, d’abonnement, qui indiquent votre nom sans comporter de photo. Et si on trouve celle-ci sur votre passeport ou votre carte d’identité, le nom n’en occupe pas moins la première place. Au téléphone, vous connaissez d’habitude le nom de votre interlocuteur, mais vous ne voyez pas son visage.

Il n’est donc pas anodin que l’on rediscute, une fois de plus, de la réforme de la loi déterminant le nom d’un enfant. Cette fois-ci, la ministre de la Justice en ferait son cheval de bataille, et les féministes (qui ne comprennent pas que des femmes, d’ailleurs je suis féministe) applaudiraient à deux mains la fin prochaine d’une « discrimination ».

Actuellement, si la filiation paternelle et maternelle d’un enfant est établie simultanément, ce qui arrive en principe quand la mère est mariée ou quand l’enfant est reconnu au plus tard lors de la déclaration de naissance, le nom du père lui est attribué. C’est la raison pour laquelle on parle de « patronyme ». L’idée – pas très nouvelle – serait de permettre le choix entre le seul nom du père, le seul nom de la mère, les deux noms en commençant par celui du père ou encore les deux noms en commençant par celui de la mère. Comme on le voit, le point de vue est celui des parents, surtout celui de la mère, et non celui de l’enfant.


Patronyme ou matronyme ?

Il faut, dit-on, en finir avec une culture patriarcale et machiste qui donne plus de droits à l’homme qu’à la femme. C’est peut-être oublier que l’attribution, à l’enfant, du nom de son père n’a nullement pour fonction première, ni même pour effet, de créer une inégalité entre ses parents.

Le nom remplit de multiples fonctions. Je n’en relève ici que trois, parmi les plus fondamentales. La première, disions-nous, est de faire exister. Une vocation, une nouvelle existence, ou la volonté d'affirmer une seconde naissance, s'accompagneront d’ailleurs d'une re-nomination, d'un changement éventuel du nom ou de l'attribution d'un pseudonyme, comme dans le cas de l’adoption, ou dans la pratique des ordres monastiques, des milieux littéraires ou artistiques, de la « totemisation » dans les mouvements de jeunesse. Pas de raison de privilégier ici le père ou la mère, d’accord.

Donner un nom est aussi une manière de maîtriser, de connaître, voire de s'approprier. Ainsi, selon la Genèse, l'homme reçoit le pouvoir de nommer les créatures qui lui seront inférieures. Le grand privilège de Moïse est que Dieu lui a dit son nom (sans lui montrer son visage, d’ailleurs).

Les parents doivent être égaux dans la connaissance et l’éducation de leur enfant, encore d’accord.


Egalité ou identité ?

Dans notre culture, la troisième fonction du nom est d’indiquer la filiation paternelle.

La maternité est un phénomène socialement visible. On voit d’habitude qu’une femme est enceinte, et l’accouchement est normalement un événement social, quasi public, souvent fêté comme tel par la communauté. La paternité est un phénomène discret, furtif. Il est normal que la société, et la mère elle-même, indiquent à l’enfant qui est son père. Ce n’est pas une discrimination ou une inégalité. Le tort d’un certain féminisme est de confondre égalité et identité. Il convient de traiter de la même manière des personnes qui se trouvent dans la même situation, mais l’égalité requiert aussi de traiter de manière différente des personnes qui se trouvent dans une situation différente. C’est le cas des pères et des mères. Le tort de la proposition de loi une fois de plus débattue est d’oublier qu’un père n’est pas une mère.


Où es-tu, papa ?

Nous assistons en réalité à un effacement continu de la figure du père, voire à une négation permanente, en droit, de la différence entre les sexes, au nom d’une égalité qui est en réalité confusion. Ce n’est pas sans raison que notre culture se rattrape dans d’autres domaines où cette différence est accentuée jusqu’à la caricature, comme dans la publicité.

Le principe de choix, en lui-même, participerait par ailleurs sans nul doute du phénomène de rétrécissement de la famille, de l'individualisme et du volontarisme qui n'ont cessé de s'accentuer dans les droits occidentaux. L’enfant est, et est ce que je veux, parce que moi, l’adulte, spécialement moi la mère, je le veux.

Vous me direz : et les enfants qui n’ont pas de père ? Je vous réponds : tous les enfants ont un père, mais si la mère refuse que le nom de son enfant le désigne, il convient qu’elle en assume la responsabilité. J’admets d’ailleurs parfaitement qu’un tel choix soit légitime dans certains cas.

Si la paternité n’existe plus, si les pères sont définitivement renvoyés en coulisse, les premières à s’en plaindre, après les enfants, seront les mères.


Ou alors, à la congolaise ?

J’ai une autre idée. Laissons tomber la fonction de désignation de la filiation attribuée au nom, pour ne plus se disputer sur la question de savoir s’il doit indiquer qui est maman ou qui est papa. Dans beaucoup de cultures, comment en Afrique centrale où nous avons tant à apprendre, le nom est librement choisi, parce que dans des communautés traditionnelles très homogènes, le père était connu autrement.

Occidentalisons le principe du choix de n’importe quel nom, dans nos sociétés hétérogènes, en sacrifiant le patronyme sur l'autel de l'individualisme et de la toute-puissante volonté. Ce serait une manière de couper court aux discussions sur les éventuelles discriminations. Et s’il y a dispute entre les parents au sujet de ce choix, croyez-moi, cela ne nous changera pas tellement…


Une opinion de Jacques Fierens, professeur de droit de la famille à l’Université de Namur