Depuis mars 2020, la Belgique est, au même titre que le monde entier, touchée par une pandémie qui a entraîné de profonds bouleversements dans nos quotidiens. Les applaudissements de 20 heures ont ainsi marqué, pour les citoyens, le début de cette période de crise sanitaire. C’est avec un lexique belliqueux, repris par les politiciennes, politiciens et porte-parole, que le statut de ces dénommés "héros" qui se battent contre "l’ennemi", le Covid-19, a été remis en lumière. Mais celles et ceux qui ont commencé leur service sous nos applaudissements se sont, une fois les portes fermées, retrouvés bien seuls face à une réalité complexe où ni guerre ni héros n’ont leur place.

Dans notre enquête pour l’Institut de médecine tropicale d’Anvers (IMT), nous, Dr Constance Audet (médecin) et Elise Huysmans (anthropologue), nous sommes penchées sur les récits des sages-femmes qui ont accompagné les mamans, les nouveau-nés et leurs familles tout au long de la période de confinement. Par le biais d’entretiens par visioconférence avec une quinzaine de sages-femmes travaillant en milieu hospitalier, à domicile, ou en cabinet privé, nous nous sommes intéressées au quotidien de ces travailleuses et travailleurs "de première ligne".

Un métier relégué au second plan

Le métier de sage-femme tend à ne pas être valorisé en Belgique, malgré leur place fondamentale dans la maternité et les soins aux nouveau-nés. La crise sanitaire n’a fait que renforcer ce sentiment de non-reconnaissance parmi les sages-femmes. En effet, celles-ci n’ont pas été considérées comme actrices de première ligne et n’ont pas été reprises sur la liste de nombreuses communes pour l’accès prioritaire au matériel de protection. Alors on se débrouille, on connaît quelqu’un qui peut nous donner quelques masques, on traverse la frontière française pour trouver des lingettes désinfectantes, et on essaie de stériliser son masque dans son four, pour le réutiliser, une fois de plus. Comment garantir sa propre sécurité dans ces conditions ? Celle de ses proches ? Et celle des patientes ? Du jour au lendemain, la nature de leur travail a changé.

Des règles sanitaires qui bouleversent

Les sages-femmes ont dû faire appliquer des règles strictes pour minimiser le risque de propagation du virus. Même si les consignes sont bien comprises par les équipes, les mettre en place est difficile à accepter : "on n’est pas censé être à l’hôpital en prison".

En échangeant avec des sages-femmes de différents hôpitaux à Bruxelles et en Wallonie, nous avons pu constater de grandes disparités dans les mesures prises par les structures de soin. Par exemple, en rentrant à l’hôpital, il n’y a qu’un seul accompagnant autorisé, sous réserve d’absence de symptômes. Dans certaines structures, une fois rentrés à l’hôpital, les parents devront y rester jusqu’à la sortie définitive de la maternité. Ces mesures impliquent que les autres enfants des couples ne sont pas non plus autorisés dans l’enceinte, et qu’il faut trouver des moyens de garde ou alors laisser seule la maman à l’hôpital. "Cette crise a volé des moments fondamentaux aux familles" , regrette une sage-femme.

Être sage-femme durant la pandémie de Covid-19, c’est aussi voir la relation aux patientes profondément bouleversée, dans un métier où le contact physique joue un rôle crucial. Manon (1), jeune sage-femme à Bruxelles, témoigne : " Moi j’ai eu l’impression parfois d’abandonner mes patientes […] parce que [ce sont] des patientes qu’on allait moins voir spontanément […]. En plus, le peu de personnes qu’elles voient sont invisibles, ne sont pas reconnaissables, on ne voit que des yeux […]. C’était des soins complètement anonymes et c’était compliqué […] d’avoir toutes ces barrières physiques et émotionnelles […] c’était extrêmement compliqué de parfois établir un lien avec nos patientes."

Si nous pouvons donc constater le bouleversement subi par tout le personnel de santé dans leurs vies professionnelles, les conséquences de la pandémie se font également ressentir dans leurs vies privées. Les contacts avec les proches se font rares, les comportements sont anxieux, les attitudes sont méfiantes. Plus inquiétant encore, des sages-femmes témoignent d’actes de violences verbales et d’hostilité en lien avec leur métier de soignant : "Parce qu’elles avaient le macaron sage-femme sur leur pare-brise, des filles se sont fait casser leurs vitres pour qu’on leur vole du matériel" , nous dit Sophie (2), sage-femme à Bruxelles. Elle poursuit : "J’ai une collègue qui s’est fait cracher sur sa voiture, à qui on a crié qu’elle devait rester chez elle avec ses merdes. Une autre a retrouvé un couteau devant sa porte […]. J’ai une amie qui travaille aux soins intensifs, elle est passée devant la file [du supermarché] avec son badge et quand elle est revenue son carreau était cassé avec écrit : ‘ça t’apprendra à venir semer le virus partout’."

Des héros ?

Des cellules de soutien psychologique ont vu le jour dans de nombreux hôpitaux pour accompagner les soignants et soignantes pendant la pandémie. Mais rares sont celles et ceux qui y ont recours. Être un bon soignant, c’est être invincible. Comme nous le partage Manon : "Moi je ne supporte pas, ça me met en colère et ça me blesse, quand on dit que les soignants sont des héros […], non je ne suis pas un héros parce qu’un héros c’est quelqu’un qui se sacrifie, qui n’a pas besoin d’aide, le héros il gère tout […]. Je ne me sens à aucun moment comme ça. Je donne le meilleur de moi-même mais je me sens dépassée et fatiguée. Des fois je n’ai pas envie, mais je suis obligée. Je ne me sens pas du tout un héros." Et là est tout le problème du discours visant à héroïser le personnel des soins de santé : bien qu’initialement bien intentionné, il engendre une déshumanisation des soignants.

Il est 20 heures. Manon part encore une fois pour sa nuit à l’hôpital. Elle arrive sous les applaudissements, mais c’est un sentiment partagé qui la traverse. Ils sont encourageants et galvanisants, mais ces applaudissements sonnent faux : "Je n’ai applaudi aucun soir. J’ai l’impression qu’on nous pisse dessus."

Il est important de prendre le temps d’écouter et comprendre la réalité des travailleuses et travailleurs de première ligne pendant ces mois de confinement. Et peut-être est-il temps de trouver d’autres moyens de soutenir nos soignants qu’en applaudissant à 20 heures et en les élevant au statut de héros. Peut-être est-il aussi temps pour le gouvernement de prendre ses responsabilités et de reconnaître les failles et faiblesses de notre système de santé afin de l’améliorer durablement, de remettre l’humain et le respect au centre des soins.

(1), (2) : Les prénoms ont été modifiés afin de respecter l’anonymat des répondants.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Premiers résultats de l’enquête de l’IMT sur les soins postnataux en Belgique francophone"