La semaine dernière, vous avez été nombreux à nous envoyer vos remarques et ressentis sur l'actualité. Voici quelques-unes de vos réactions. Courrier des lecteurs.

Expérimenter la détention préventive

Nous voici parvenus au terme de notre (premier ?) mois de confinement préventif. En dépit de la situation d’inconfort à laquelle nous sommes confrontés, nos pensées vont d’abord vers ceux pour qui s’ajoute à cet enfermement, celui de la maladie ou de la solitude. En ces circonstances inédites, je ne puis m’empêcher de songer aussi à tous nos concitoyens incarcérés et dès lors confinés par la force des choses. Nous entendons parfois certaines personnes (de moins en moins nombreuses, Dieu merci) affirmer que notre pays réserverait aux détenus un sort trop enviable : "Figurez-vous qu’ils disposent même de la télévision dans leur cellule !" Nous avons tous désormais ressenti concrètement la durée d’un mois de confinement, même agrémenté de la télévision… Je pense que peu d’entre nous se réjouissent de leur actuelle situation de reclus. Et encore, nous avons la chance, nous, d’être dans nos murs, en compagnie de ceux qui vivent sous notre toit, avec la possibilité de nous promener ailleurs que dans le cadre d’un sinistre préau… pour autant d’ailleurs que l’accès au préau soit permis. Je ne veux pas tomber dans un quelconque angélisme et je pense aussi aux victimes de certains actes de violences, enfermées parfois pour toujours dans des traumatismes physiques ou psychiques. Les arguments humanitaires et sécuritaires en faveur ou en défaveur de l’incarcération sont connus. Ces quelques lignes se gardent expressément de prendre attitude dans cet enjeu sociétal qui mérite réflexion. Mon propos, émis en mon nom personnel, a pour seul objectif d’attirer l’attention sur le fait qu’une occasion exceptionnelle nous est offerte d’éprouver nous-mêmes ce que signifie un mois de privation de liberté… Et de réaliser en prime ce que représente la détention préventive. Sans entrer dans les subtilités juridiques, celle-ci est ordonnée en principe pour un mois. Elle peut ensuite être prolongée de mois en mois. La personne, présumée innocente, se retrouve ainsi un peu comme nous, suspendue à une décision de l’autorité, laquelle peut prolonger sa période de confinement. Espérons que notre détention préventive sera de courte durée. Et que toutes les familles durement éprouvées verront bientôt le bout du tunnel de l’isolement social. Car l’enfer, nous le ressentons aujourd’hui, ce n’est décidément pas les autres. Patrick de le Court, Magistrat.

Et si Spinoza avait été ministre de l’Enseignement ?

Maître d’école dans un village du Namurois, l’annonce de la prolongation du confinement, bien que prévisible, a toutefois engendré quelques réflexions. Certaines activités économiques vont reprendre, les activités éducatives sont confinées. La question qui m’a sauté à l’esprit était celle du choix politique, au sens de celui de la gestion de la Cité. Est-ce la raison du plus fort qui dirige, à savoir l’économie ? Est-ce la raison tout court ? La triangulation "politique"- "scientifique" - "pédagogique" est actuellement très visible dans les discours offerts par les médias. Je pense que c’est une bonne chose. Les dirigeants s’entourent d’avis spécifiques avant de délivrer une foule de messages à vocation éducative. La stratégie est de qualité et utilisée tellement rarement qu’il faut le souligner. Toutefois, à mes yeux, une faille est en train s’ouvrir et elle est supportée par un choix philosophique. Toute l’éducation occidentale est dirigée par un seul ministre : René Descartes. Et comme selon lui, la raison sera toujours supérieure au reste, l’annonce du confinement prolongé sera raisonnablement acceptée par la population. Mais les amoureux trop jeunes pour se déplacer vont-ils être raisonnables ? Les personnes isolées, les enfants en manque de leurs grands-parents, les amis de toujours le seront-ils tout autant ? Sans parler des indépendants proches de la déroute. Dommage qu’à l’époque ce ne soit pas Spinoza qui ait gagné les élections. Nous réfléchirions sur une autre base ; celle de "l’aimer-comprendre-agir". Et la raison ne serait pas invoquée à tout bout de champ pour inciter les gens à rester calme. Il leur serait vraisemblablement proposé d’être des auteurs engagés, civiques, respectueux d’eux-mêmes et des autres. Il leur serait certainement proposé de développer et d’entretenir leur environnement humain en filtrant leur regard par les trois filtres du cœur, de la tête et de la main. Je pense même qu’il leur serait proposé de s’engager dans une voie, certes complexe et remplie d’incertitudes, celle du "rendre désirable ce qui est obligatoire". Je me demande donc, si Spinoza avait été ministre de l’Enseignement, si le confinement aurait été proposé de la sorte ? À mon avis, seul un romancier éclairé pourra nous y faire réfléchir. Ou bien qu’aux trois premiers pôles s’ajoute la philosophie ?Jean-François Manil, Maître d’école Docteur en sciences de l’éducation

Pâques

Le petit bonhomme n’avait pas trois ans. Sa question me hante : "Qu’est-ce qu’on a fait au monsieur ?" Il n’était jamais allé dans une église et le grand crucifix sur la façade ne pouvait que l’intriguer. La Mattheuspassion ou la Johannespassion de Bach nous rappellent l’histoire vécue de Jésus. Et en musique de surcroît, l’expression la plus sublime de l’être humain. La compassion, le deuil, mais aussi la confiance se trouvent éveillés chez l’auditeur. Ne pas croire en Dieu et son message n’empêche pas de se rendre dans les temples de la musique, églises ou autres, aux alentours de Pâques. Cette année nous devions nous contenter de l’écoute, ou d’une vision à la télé. Et nous avons pu voir "Les mystères de la mort de Jésus". Mais la question s’impose : pourquoi cette Passion ? Cette souffrance terrible d’une agonie sur la croix ? Elle reste sans réponse. Pourquoi le Christ devait-il souffrir ? […] Elle reste inexplicable et inacceptable. Qu’il a fallu que le Christ, apportant son message d’Amour, meure sur la croix… le paradoxe nous dépasse. Mais la Résurrection nous évite le désespoir. Et, encore un paradoxe, après le chant de lamentation, chanté adagio, est entonné le Victimae Paschalis : "Mors et vita duello conflixere mirando". Le triomphe de la vie. Les femmes furent les premières à revoir le Christ, n’en croyant pas leurs yeux. Voulons-nous accepter le message ? Ne plus désespérer ? Croire que nous pouvons contribuer à un monde meilleur ? Alors qu’autour de nous le monde est comme en suspens… Réagissons. Il est ressuscité ? Réjouissez-vous ! La gratitude est le sentiment le plus fort pour celui qui ne voit que "tout va mal". Chanter, dit-on, c’est prier doublement. À coup sûr, même quand on n’a pas la Foi. Monique Van Dormael BRUGES

Pour un emprunt indexé sur l’inflation

Messieurs Colmant et Ugeux (voir La Libre Belgique du 14 avril) ont récemment recommandé le lancement par le gouvernement d’un grand emprunt auprès des citoyens belges pour financer les lourdes charges causées par la pandémie. Je doute que l’emprunt rencontre un gros succès, si, comme ils le suggèrent, il offre un rendement de 1 % sur une longue période, et ce, même s’il est assorti d’avantages fiscaux et rapporte plus que l’argent déposé sur un carnet d’épargne. Je suggère plutôt un emprunt sans intérêt mais indexé sur l’inflation ; à terme, le souscripteur retrouverait son pouvoir d’achat, sans bénéfice mais sans perte, pour autant que le gain apparent dû à l’inflation ne soit pas taxé. Victor Abeels

Pour le déconfinement, priorité aux actifs et à leurs enfants

J’ai 80 ans ! Je suis choqué de lire ces courriers de vos lecteurs de plus ou moins mon âge (voir La Libre Belgique du 14 avril) qui s’insurgent sur un confinement éventuellement allongé pour les personnes âgées ! Il est clair que nous "les vieux" sommes à risque et que, dans une large proportion, sommes éventuellement responsables de l’encombrement des hôpitaux au niveau des plus affectés par ce méchant virus. Il me paraît donc tout à fait normal que les autorités nous enjoignent à nous "confiner" davantage si possible et plus longuement avec même plus de sévérité que pour les plus jeunes. Il est tout à fait justifié dans le cadre d’un espéré "déconfinement progressif" que nous soyons les derniers pour permettre en priorité aux actifs et à leurs enfants de bénéficier d’une priorité. De plus il ne nous est pas interdit de nous promener à l’extérieur, avec les précautions d’usage, tout en donnant bien entendu une priorité encore plus évidente pour ceux parmi les vieux qui ne peuvent bénéficier d’un jardin et sont cloisonnés en solitaire dans un petit appartement. Philippe Muûls

Le monde est en effervescence

Certains voient en la catastrophe sanitaire actuelle un avertissement de Dame Nature épuisée : "On vous avait prévenu". D’autres organisent la cité pour faire face. Et la majorité silencieuse dont je fais partie essaie bien modestement de remplir ses obligations de citoyen en respectant les directives de nos gouvernants. Rarement dans l’histoire de l’humanité, les habitants de cette bonne vieille terre n’ont été aussi concernés objectivement par le sort des autres humains. On voit un peu partout de nouvelles façons de s’exprimer, des discours qu’on entendait que trop rarement. Tous les soirs, des rues entières applaudissent celles et ceux qui soignent les malades du Covid-19. On découvre avec admiration que des milliers de personnes veillent au quotidien sur nos aînés. On réclame la présence de la police… tiens tiens… pour verbaliser ceux qui, les nouveaux "inciviques", ne respecteraient pas la "distanciation sociale". On admire les chauffeurs de camion, les coursiers, les éboueurs… À la télévision, une caissière de grande surface est surprise et toute heureuse de ces remerciements soudains de la clientèle… Les ministres se mettent à chanter les louanges des techniciens et techniciennes de surface… Bizarrement, on remet à l’honneur ces métiers dits "invisibles"… Oui, on les cite à l’ordre ces métiers qui composèrent, voici un an, les troupes des "Gilets jaunes". Que de témoignages étranges où les clients et les personnes concernées nous disent l’"héroïsme" de ces métiers peu valorisés socialement. La peur a décidément cette vertu de nous inviter à prendre conscience de nos entourages et de ceux à qui, quand tout va bien nous ne prêtons que peu attention. Même le bénévolat est tendance. Des "ateliers" familiaux se lancent avec conviction dans la fabrication artisanale de masques ! Pourquoi de ne pas se réjouir de ce "réveil social" qui rapproche les citoyens là où nous vivons, alors que paradoxalement ; on nous demande de respecter une stricte "distanciation sociale". Cette "distanciation sociale"… rapproche donc ? ! Michel Wery