La presse s’est fait récemment l’écho d’une initiative de la Belgique, en partenariat avec neuf autres pays européens, pour lancer un appel à la Commission européenne pour fixer une date à laquelle la vente de véhicules à moteur thermique (essence, diesel, gaz) serait interdite (1). Voilà qui est fort bien et, écologiquement, nécessaire. Mais, alors, avec quoi roulerons-nous demain ?

Une opinion d'Yves Genin, professeur émérite UCL, ancien président du CA de Tests Achats.

La physique ne nous laisse pas d’autre choix que l’électricité : nos véhicules seront donc tous, demain, équipés d’un moteur électrique. Cette motorisation se décline toutefois en deux technologies : le véhicule électrique avec batteries (VEB) ou le véhicule électrique à hydrogène (VEH). Dans le premier cas (VEB), le véhicule est équipé de batteries, chargées au préalable sur le réseau, qui lui permettent d’alimenter le moteur en électricité. Dans le second (VEH), de l’hydrogène comprimé dans un réservoir est combiné à l’air ambiant dans une pile à combustible pour produire l’électricité requise au fonctionnement du moteur. On alimente le réservoir à hydrogène dans une station-service dédiée ; le laps de temps nécessaire pour ce faire tout comme le nombre de kilomètres entre deux pleins sont similaires à ceux des moteurs thermiques.

Gros handicaps

Même s’ils sont encore rares à en posséder, nos concitoyens sont relativement familiarisés avec les voitures électriques du premier type (VEB). Tous les grands constructeurs en offrent aujourd’hui et s’efforcent d’en stimuler les ventes à grand renfort de publicité dans les médias. Bien adaptées au trafic urbain et périurbain, elles sont cependant chères et handicapées aussi bien par leur autonomie réduite (quelques centaines de kilomètres au plus) que par la durée requise pour la recharge de leurs batteries (plusieurs dizaines de minutes au mieux). Pour des distances moyennes à longues, elles supposent de plus une infrastructure de bornes de recharge suffisamment dense pour pouvoir absorber une éventuelle future demande importante. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, ainsi que l’a bien montré une récente enquête de Test Achats (2) : un enquêteur au volant d’une voiture électrique, plutôt haut de gamme, a finalement mis… deux jours (couvre-feu Covid oblige !) pour rallier Ostende au Signal de Botrange…

Enfin et surtout, cette technologie VEB, à cause de ces handicaps inhérents, est incompatible avec la mobilité lourde : celle des avions, des trains, des gros engins de chantier, des grands transporteurs routiers, bref des véhicules qui sont les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre. Elle n’est même pas vraiment envisageable pour la voiture de Monsieur Tout-le-monde : lors des grandes transhumances estivales à travers l’Europe, elle conduirait, de facto, à un engorgement surréaliste des bornes de recharge disponibles !

Le verdict technique est donc clair : les véhicules de demain seront alimentés à l’hydrogène (VEH). Cette révolution technologique est d’ailleurs aujourd’hui bien en route, surtout pour le charroi lourd (trains, bus, engins de chantier) : il suffit de quelques clics sur Internet pour s’en convaincre. Poussons un petit cocorico à cet égard. La société belge Van Hool est reconnue comme un des leaders européens dans la fabrication de bus à hydrogène : plusieurs dizaines de ces véhicules circulent déjà dans le monde et son carnet de commandes est bien rempli.

Le futur ? L’hydrogène…

Il faudra sans doute une dizaine d’années avant de voir l’irrésistible essor de la voiture à hydrogène. Les obstacles qui en freinent une plus rapide expansion sont en effet importants. Ainsi, il faudra équiper nos routes et autoroutes de pompes à hydrogène tout comme on l’a fait au siècle dernier pour les stations d’essence. Les filières de production d’hydrogène devront être décarbonées (production d’hydrogène vert). Enfin, la production de masse de ces véhicules devra entraîner une forte réduction des coûts de production et, donc, de leur prix de vente, aujourd’hui fort élevé. Les problèmes techniques à résoudre sont donc considérables, les investissements nécessaires pour ce faire tout autant. Mais les enjeux économiques sont majuscules : il s’agit, pour les constructeurs et les pays qui les abritent, de la conquête de parts du marché des véhicules de demain.

Ces obstacles seront surmontés, plus personne n’en doute vraiment aujourd’hui. Les États du Sud-Est asiatique comme le Japon ou la Corée s’y emploient avec détermination depuis quelques années déjà. La Chine a officiellement déclaré qu’elle entamait une marche forcée vers la voiture électrique à hydrogène. L’Europe en a pris, enfin, pleine conscience. Ainsi, l’UE a mis l’hydrogène en tête de ses priorités d’investissement dans le cadre de la relance économique post-Covid-19. La France et l’Allemagne ont des projets particulièrement ambitieux à cet égard. Elles ont décidé d’investir, l’une plus de 7 milliards d’euros, l’autre plus de 9, dans l’hydrogène d’ici à 2030. L’Allemagne affiche même la prétention de vouloir devenir le numéro un mondial de ce vecteur d’énergie.

La Belgique, quant à elle, ne semble pas avoir de grand plan "hydrogène" pour le moment, en dehors de sa participation à l’effort européen commun. L’offre en voitures à hydrogène y est famélique (Toyota Mirai et Hyundai Nexo) et à des prix prohibitifs pour être vraiment attractive pour tout un chacun. On y compterait d’ailleurs moins d’une centaine d’immatriculations. Le réseau de distribution d’hydrogène est, quant à lui, squelettique (moins de 10 stations). On peut cependant déceler ici ou là quelques signes prémonitoires. Par exemple, le groupe Colruyt semble s’être engagé résolument dans la technologie VEH pour son importante flotte de véhicules.

Utile quand même ?

Il ne faut cependant pas jeter l’enfant avec l’eau du bain. Pour le consommateur belge de 2021, la voiture électrique avec batteries (VEB), tout comme la voiture hybride, est, aujourd’hui encore, un choix écologique intéressant. Elle est particulièrement adaptée pour les petites et même moyennes distances, pour autant que son propriétaire s’équipe d’une borne de recharge rapide et que le réseau de recharge sur la voie publique se densifie réellement. Le marché de la seconde voiture semble être son créneau commercial le plus porteur, encore que son prix ne soit pas bon marché si on la veut dotée d’une autonomie confortable.

La durée de vie moyenne d’une voiture en Belgique est de plus de 8 ans. C’est précisément à l’horizon 2030 que la technologie VEH devrait envahir le marché et, sans doute, progressivement condamner la VEB aux oubliettes de l’histoire industrielle (3).

(1) Voir "La Libre" du 11 mars 21, p.32

(2) Voir "Test Achats", mars 2021, pp. 22-23

(3) Y. Genin, "La voiture électrique n’a pas d’avenir", "La Libre" du 14 mai 2019, pp. 38-39