Un texte de Pieter Lagrou, Professeur d’histoire contemporaine à Université Libre de Bruxelles

Les résultats sont tombés et ils surprennent. En janvier 2018, 36% des étudiants qui passaient mon examen ont réussi l’épreuve ; en 2019 44% ; en 2021 70%. Il n’y a pas à chercher, me direz-vous : les examens en ligne baissent le niveau des exigences, ouvrent large la porte à la triche et préparent un naufrage à retardement, quand ces "étudiants COVID" se heurteront aux réalités du retour à la normale en deuxième année.

Pas si sûr. 650 étudiants de première année sont inscrits à mon cours. Une bonne part ont trouvé le chemin de l’amphi pendant les six premières semaines. Je n’étais pourtant pas rassuré, et eux non plus. Un nouveau confinement nous pendait au nez. Contrairement au confinement de mars, qui nous avait tous surpris, cette fois-ci il fallait mieux s’y préparer. C’est ce qu’on fit, en consultation avec les étudiants, par des sondages en ligne. L’idée de base, c’était d’éviter un examen en ligne improvisé en janvier, avec les risques de couac informatique.

Une disponibilité rassurante

Il y avait une autre considération qui me préoccupait. Le millésime 2020 avait déjà été privé d’une fin normale de son parcours scolaire. Il risquait d’être privé d’un début normal de son parcours universitaire aussi. Dès la première semaine, les cours étaient enregistrés pour les étudiants en quarantaine, disponibles en ligne, en direct et en différé. Sacré défi, car on peut assurer un bon cours en ligne et on peut assurer un bon cours en amphi, mais difficilement les deux à la fois. Dans une université qui se dématérialisaient au fur et à mesure de la situation sanitaire, cette disponibilité en ligne était rassurante. On était toujours à temps pour rattraper le retard avec une session de binge watching du cours, comme on fait avec une série sur Netflix. Enfin débarrassés du rythme contraignant d’une année académique donc. En différé, septembre et décembre, mercredi et dimanche, jour et nuit ont tendance à se confondre. Et c’est bien là le problème et le grand risque de décrochage, de désocialisation, de perte de repères et de détresse psychologique qu’on constate chez nos étudiants.

Le remède proposé et, de façon surprenante, plébiscité par les étudiants, était le passage en contrôle continu. Dès la première semaine, de petits tests hebdomadaires étaient proposés en ligne. Pendant six semaines, ces tests étaient optionnels, offerts pour l’apprentissage, afin de se familiariser avec l’outil. Pendant les six semaines suivantes, celles du confinement et du passage en distanciel, ces tests comptaient pour la note finale et étaient organisés pendant les cours, en 15 minutes. Petit remède terriblement efficace contre le différé : c’est pendant le cours que ça se passe, et il vaut mieux être préparé. Les trois quarts restants de la note portaient sur 3 questions ouvertes, sous forme d’essai, à rédiger en ligne, en disposant de 30 minutes, fin novembre et début janvier.

Découvrir le niveau d'exigence

Ces petits tests n’étaient pas sans poser quelques problèmes logistiques aux serveurs de l’ULB et à la connexion internet des étudiants. Les retours des étudiants étaient pourtant très positifs. Le dispositif, m’écrivent-ils, leur a permis de découvrir le niveau des exigences à l’université et il les a contraint à travailler la matière du cours tout au long du quadrimestre, chaque semaine. Il a aussi engendré un ensemble d’échanges intensif : épuisant, stimulant, vivant. Il y a un chiffre bien plus surprenant que celui du taux de réussite : celui du taux d’abandon. En 2018, 23% des étudiants inscrits ne se sont pas présenté à l’épreuve. En 2019 ils étaient 26%. En 2021, 17%. Là où tout poussait à l’isolement, au découragement, au décrochage en ces tristes temps de confinement, les étudiants ont été plus nombreux que les années précédentes à s’accrocher, à montrer leur résilience et leur motivation.

Non, les épreuves n’étaient pas plus faciles. Elles étaient plus étalées dans le temps, mais comme cela n’a aucun sens de poser des questions de restitution pour un examen en ligne, elles misaient exclusivement sur l’analyse. Elles étaient donc plus difficiles. Non, mes étudiants n’ont pas massivement triché. Le logiciel anti-plagiat n’a pas relevé de copier-coller et ceux qui se sont trop inspirés de Wikipedia ont en général oublié de répondre à la question. 15 minutes pour une vingtaine de questions à choix multiple en ordre aléatoire ou 30 minutes pour une réponse essai laissent bien peu de temps au travail collaboratif. Le contrôle continu, ça crée de l’interaction là où il y en a trop peu (en confinement, mais, admettons-le, hors confinement aussi, dans un amphi de 650 étudiants), mais surtout, c’est un formidable outil d’aide à la réussite. Les chiffres sont là pour l’illustrer. Le passage en contrôle continu n’a pas beaucoup affecté les notes dans le haut et dans le bas du tableau, mais il a permis de hisser une cohorte de 20 à 30% d’étudiants qui se trouvaient dans le créneau 6-9/20 vers le créneau 10-13/20.

L'expérience du contrôle continu

L’expérimentation à laquelle nous a poussé la crise sanitaire n’a pas que du mauvais. Avec de tels résultats, il serait irresponsable de souhaiter un simple "retour à la normale". Il n’y en aura pas pour ma part. Je compte bien rendre le contrôle continu permanent, dans mon cours de premier bachelier. C’est l’heure de l’autocritique. En tant qu’enseignant, je me suis trop longtemps consacré exclusivement au contenu de mes cours. Et puis, en janvier, en mai et en août il y avait la contrainte administrative de l’évaluation. Certes, j’ai toujours attaché la plus haute importance à ce que l’épreuve soit équitable, mais jamais n’ai-je envisagé l’évaluation comme un outil d’apprentissage et d’échange. Il a fallu une crise sanitaire pour bousculer mes certitudes.

D’autres conclusions s’imposent. C’est au cœur même de nos cours que nous pouvons toucher tous nos étudiants, leur fournir les outils de l’autoévaluation, leur montrer que les résultats de leur travail sont immédiats. Il faut renforcer l’encadrement en premier bachelier, constituer des équipes prêtes à s’y consacrer dans la durée. Nous devons le faire au moment même où nos effectifs étudiants explosent et où le budget de l’université reste bloqué. Faire plus, pour plus d’étudiants, sans un sou. Mais le principal problème n’est pas financier. L’expérience avec le contrôle continu nous montre que pour mieux réussir, il faut travailler tout au long de l’année académique. Il faut intensifier l’effort et l’interaction car la distendre provoque le décrochage, dématérialise l’université en une plateforme en ligne qu’on peut consulter à sa guise, quitte à faire l’autruche et rester la tête coincée dans le sable. Il faut accompagner nos étudiants et les encourager, voire, les contraindre, dans leur propre intérêt, à s’impliquer dans leurs études de façon constante.

Le Covid-19 a réglé le "Marcourt-13"

C’est tout l’inverse du décret Marcourt de 2013 qui a érigé la procrastination en système. D’allègement en étalement, les étudiants sont encouragés à repousser à plus tard les échéances, à se contenter de ne valider que les trois quart de leurs programme par année, accumulant une boule de neige de crédits non-acquis qui ne cesse de grossir plus ils avancent dans leur parcours. Cinq années d’étude, c’en est déjà trop pour le budget de beaucoup d’étudiants et leurs parents. Le décret fait en sorte qu’on arrive à des moyennes de 7 années pour terminer un master en Communauté française. Vous le voyez tous les jours, comment ils les financent, ces années Marcourt. C’est depuis 2013 que les étudiants jobistes ont progressivement pris les places de nos caissières, de nos serveurs et qu’ils peuplent les armées de livreurs en vélo à toute heure du jour et de la nuit. Le job étudiant, jadis réservé aux vacances, est devenu permanent. Le décret les pousse à devenir étudiants à temps partiel et donc aussi, et parfois surtout, des travailleurs à temps partiel. A force de reporter à plus tard les cours à valider, il n’y a plus d’année d’étude, plus de solidarité de cohorte et plus d’horaire commun possible. De façon perverse, le Covid est venu au secours du décret, car le cours en ligne, en différé, et en binge watching avec des années de retard, c’est la solution rêvée pour résoudre les conflits d’horaires qui sont devenus ingérables. L’aide à la réussite du décret Marcourt, c’est l’étalement. Un étudiant coûte moins cher à l’État qu’un chômeur et les employeurs adorent leur main d’œuvre jetable. Le plus grand risque à long terme, c’est que l’on finisse par rendre permanents les bricolages du temps du Covid pour gérer le chaos causé par la déstructuration de l’université par ce décret.

Du sucre à un diabétique?

La solution que cette année étrange nous inspire est aux antipodes de la misère à laquelle Marcourt condamne les étudiants. Si on veut développer le contrôle continu, sortir de la logique d’une université devenue centre d’examens à distance, il faut d’abord sortir des contraintes absurdes et des effets sociaux désastreux du décret. L’aide à la réussite par l’étalement, c’est prescrire un régime sucré à un diabétique. Il faut retenir certains dispositifs que la crise sanitaire nous a obligé d’inventer. On vaincra le coronavirus. Il suffit de trouver quelques millions de doses de vaccin. À terme, pourtant, la vraie plaie pour l’université n’est pas le Covid-19, mais bien le Marcourt-13. Pour le vaincre, il suffit de trouver 48 doses de courage politique (la majorité des voix au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles). Il est à craindre que le Marcourt-13 continue de sévir bien longtemps après qu’on n’ait maîtrisé le Covid-19. Il faut de toute urgence supprimer ce décret et rendre aux universités leur autonomie, leur capacité d’expérimenter avec l’organisation du parcours universitaire, avec le calendrier académique, avec les critères de réussite et d’ainsi pleinement assumer leurs responsabilités de garants de la réussite de leurs étudiants.

>>> Chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original: "Petites expérimentations en temps de corona. Ce que l’université peut apprendre de la crise sanitaire"