Une opinion de Vincent Delcorps, rédacteur en chef de la revue "En Question".

Il y eut là comme une sorte de surenchère. Au cours des derniers mois, combien de communiqués de presse et de titres de journaux n’ont-ils pas mis en lumière les "oubliés" de la crise du coronavirus ? Tour à tour, on entendit les membres du personnel soignant, les employés de grande surface, les patients psychiatriques, les enfants, leurs grands-parents, les éducateurs, les sages-femmes, les sans-abris, les prostituées, les prisonniers… - ou leurs porte-voix. De ces diverses catégories de personnes, le confinement avait rendu plus sombre encore un quotidien déjà très difficile.

Et ce n’était que la première vague. La seconde arriva dans la foulée des mesures édictées par les autorités publiques. Aides et soutien pour les uns ; frustration et colère pour les autres. On entendit alors les artistes, les forains, les maraîchers, les techniciens du monde culturel, les bénéficiaires d’aides sociales, les acteurs de l’événementiel… Tous avaient le sentiment d’être les "oubliés". Les grands oubliés. Et même les plus oubliés.

De nécessaires piqûres de rappel

Ces cris de rage furent souvent sains et légitimes. Ils ont permis de dénoncer des injustices. D’obtenir, dans certains cas, des réparations. Plus fondamentalement, ils ont permis de faire exister des personnes qui risquaient de tomber dans l’oubli. Mais ces cris témoignent aussi d’un dysfonctionnement sociétal. En ce sens, ils ne sont pas sans risques. Pointons les dangers d’une société dans laquelle celui qui (sur)vit ne pourrait être que celui qui crie - plus fort que l’autre. Les dangers d’une société dans laquelle on ne chercherait pas seulement à ne pas être oublié - mais à l’être moins que l’autre. Les dangers, finalement, d’une société dont le principal moteur serait la compétition.

Peut-être ces derniers mois nous auront-ils surtout rappelé l’importance de ne pas… oublier ! Car, au fond, pourquoi la crise nous bouleversa tant ? N’est-ce pas parce que nous avions oublié que nous sommes des êtres fragiles, vulnérables, connectés aux autres et à la nature ? Et si la crise nous fit si mal, peut-être est-ce parce que nous avions oublié que l’on peut mourir de solitude autant que du coronavirus. Le manque de masques, lui, nous rappela que la prévoyance vaut souvent mieux que l’urgence. Et la colère des soignants nous rappela l’importance de prendre soin de ceux qui prennent soin. Tragiquement adressées, ces piqûres de rappel ne nous étaient-elles pas devenues nécessaires ?

De même, pour nous en sortir, et pour en sortir meilleurs, peut-être ne faudra-t-il pas tant faire des découvertes que des redécouvertes. Nous devrons nous rappeler que l’homme ne vit pas que de pain, mais aussi de liens. Que les voisins ne sont pas seulement ceux qui perturbent la quiétude du quartier, mais aussi ceux qui rendent des coups de main. Que les générations ne sont pas faites pour être opposées, mais pour se transmettre le précieux fil de la vie. Nous devrons nous rappeler qu’un travail qui fait sens aide à être heureux. Mais que le travail seul ne saurait répondre à chacune de nos aspirations. Nous devrons nous souvenir que la sécurité sociale est un bien fragile, patiemment co-construit. Que les États sont là pour soutenir les précarisés et prendre soin de ce qui nous est commun. Nous devrons nous rappeler que la politique est un service nécessaire. Qu’il y a une noblesse à le rendre. Et que chacun est appelé à cultiver la citoyenneté.

Puiser dans les vieilles casseroles ne suffira toutefois pas. Car nous devons aujourd’hui nous souvenir qu’une crise n’éclate jamais tout à fait par hasard. Les crises révèlent des failles, dévoilent des limites, et appellent des changements. Il nous faudra donc faire du neuf avec de l’ancien. Ne pas oublier. Mais ne pas oublier d’inventer. De créer. D’innover. Alors, alors seulement, nous aurons réussi. Et des germes du coronavirus jailliront les semences d’un monde meilleur. Un monde où chacun pourra exister. Paisiblement. Sans devoir crier. Et sans crainte d’être un jour oublié.

La revue "En qu estion" est éditée par le Centre Avec. Dernier numéro : "Corona : Les germes d’un monde meilleur ?". 5 € au lieu de 7 pour les lecteurs de "La Libre" (hors frais de port) Infos : www.centreavec.be - info@centreavec.be - 02 738 08 28.