Une opinion d'Alexis Wilkin, Professeur d’Histoire du Moyen Age (ULB), Chercheur Qualifié FNRS-FRS honoraire, Directeur du Centre de Recherches SOCIAMM (Sociétés anciennes, médiévales et modernes).

Les populations des pays industrialisés ont oublié ce que signifiaient les carences et les épidémies ; la crise du Covid 19 a remis au jour des fragilités lointaines. Il est dès lors pertinent de se demander ce que les crises d’Ancien Régime peuvent nous révéler, car elles sont un réservoir d’expériences utiles pour penser le présent, et cela même si l’histoire ne se reproduit jamais à l’identique. Les sociétés du passé étaient exposées à trois cavaliers de l’Apocalypse, la famine, les épidémies et la guerre. A cet égard on peut observer :

- Que les crises ne sont quasiment jamais la cause unique de la disparition d’une civilisation, même si elles ont pu y contribuer (Incas, voire les Mongols). Il existe pourtant des récits d’historiens ou géographes, souvent anglo-saxons (J. Diamond ; W. Scheidel ou K. Harper) qui réintroduisent le "déterminisme" en Histoire. Ils visent l’influence des aléas de la Nature (climat, épidémies) qui provoquent l’écroulement (de l’Ile de Pâques, de l’Empire romain d’Occident, etc.). Ces narrations simplistes ne prennent pas en compte la diversité des sociétés anciennes, leurs organisations socio-économiques variées et leurs réponses à ces défis.

- Il est plus avisé d’affirmer que les crises agissent comme un révélateur des caractéristiques fondamentales d’une société. Avec celle du Covid, on constate que l’épidémie est une mise à l’épreuve des systèmes politiques. Sans même parler de ses lourds effets sur les sociétés en développement, des différences nettes apparaissent au sein de l’Europe industrialisée. Certains systèmes de santé résistent mieux ; certaines réponses sont plus appropriées ici que là ; et le niveau de dépendance vis-à-vis des secteurs industriels délocalisés est variable, car plusieurs grands pays ont la capacité de recourir à leurs propres forces. En somme, la crise met en lumière des faiblesses déjà présentes qui n’attendaient qu’un déclencheur pour se révéler. Il en est de même pour le comportement des détenteurs du pouvoir politique, ce que l’histoire illustre volontiers. Les choix des sociétés du passé étaient parfois autant dictés par l’intérêt économique que par le bien commun. Citons l’exemple des autorités marseillaises qui, en 1720, avaient laissé un navire décharger ses marchandises dans un contexte de foire textile. Négligence vis-à-vis des règles de quarantaine ? Les chercheurs soupçonnent un intéressement coupable qui a entraîné une épouvantable peste. Les crises révèlent donc les choix moraux et matériels et les priorités que se donnent les autorités – ce qu’a mis en relief l’attitude des pays européens qui ont privilégié l’immunité collective pour des raisons économiques.

- C’est flagrant : pendant les crises, les inégalités apparaissent sous un jour criant. Les danses macabres du Bas Moyen Age rappelaient que toutes et tous, papes, empereurs et paysans, étaient égaux devant la mort. Bien sûr, les virus ou bacilles tuent indistinctement ; néanmoins, pendant tout l’Ancien Régime, les populations fragilisées par les famines, donc mal nourries, présentaient un risque de mortalité accrue en cas d’épidémie. Et la promiscuité exposait davantage à la mort. Un chroniqueur de Tournai, Gilles le Muisit, observateur privilégié de la Grand peste, notait que l’épidémie s’était déclarée dans un quartier pauvre éloquemment baptisé Merdenchon. Le Décaméron de Boccace raconte la survenance de l’épidémie à Florence. Il est le récit du confinement d’oisifs qui fuient la ville et se divertissent dans une grande propriété, loin des pauvres claquemurés, à l’instar de ce qui se produit actuellement en France.

- La crise est un révélateur des fondements intellectuels et moraux sur lesquels repose une société : force est de constater qu’ils sont avant tout scientifiques en Europe, où les épidémiologistes ont remplacé les prêtres dans la confiance collective. Certes, le pape François a accompli un pèlerinage pédestre dans Rome, à l’instar de Grégoire le Grand pendant la peste justinienne (VIe s.) ; Macron a invité les représentants des grandes confessions à l’Elysée. Mais l’Europe sécularisée n’attend plus de ces dernières une réponse à ce qui était auparavant interprété comme une manifestation de colère divine. Il en va autrement au Brésil où Bolsonaro impose une journée nationale de jeûne, agissant ainsi, sans le savoir, comme Charlemagne. Notons que ces manifestations de ferveur retombaient vite, même dans l’Ancien Régime : Gilles le Muisit constatait que les témoignages de piété, aigus à Tournai pendant la peste, étaient réduits à peau de chagrin une fois celle-ci éteinte : les marchands de dés – jeu proscrit pour son immoralité pendant la crise –, allaient pouvoir relancer sa fabrication et délaisser celle des chapelets.

- Alors que l’on commence à s’interroger sur la "sortie de crise" et les leçons à en tirer, les conséquences des tragédies du passé restent un objet de débat historique. On avance des chiffres élevés de mortalité. On a défendu que la crise du XIVe s. ait pu avoir un effet positif sur la santé économique des salariés qui ont monnayé leur force de travail, en raison du manque de bras. On verra ce qu’il en sera des travailleurs manuels de terrain, si indispensables actuellement. Il est moins aisé de tirer des conclusions des inflexions des attitudes morales : dans une séquence temporelle, l’antériorité de la crise par rapport à des phénomènes ultérieurs ne signifie pas que la première soit la cause des seconds. Il est toutefois permis d’affirmer que les tragédies de la fin du Moyen Age ont joué un rôle dans la montée en puissance de l’antisémitisme. Enfin, la capacité des sociétés anciennes à tirer des leçons de leurs disfonctionnements est tout sauf avérée. Les crises sanitaires ne permettaient pas, faute de connaissances médicales, de grands progrès. Mais les famines récurrentes ont rarement provoqué des changements d’attitude politique. L’enchevêtrement des niveaux de pouvoirs, le fatalisme ou la volonté de ne pas remettre en cause l’ordre établi, même failli, ont souvent été observés. Dès lors, la répétition d’épisodes très similaires, et parfois dans les mêmes lieux, était presque inévitable.

S’il n’y avait qu’un seul objet de méditation valable pour le présent, ce serait celui-là.

Titre de la rédaction. Titre original : "Les crises historiques révèlent-elles la nature des sociétés ?"