Une opinion de Thierry Bréchet, professeur à l'UCLouvain.

En ces temps un peu difficiles, j’ai la chance de vivre avec un être supérieur. Je ne suis pas à plaindre. Certes je suis confiné, mais j’ai toujours mon travail, ma famille… et cet être supérieur qui m’inspire chaque jour.

Ni le train ni l’avion

Pourquoi est-il supérieur ? D’abord parce qu’il n’a pas besoin de parler, ou si peu. Ses dialogues tiennent en trois cases. Avec ce confinement, force est de constater que nos quidams manquent de contacts humains (moi y compris) : la preuve, nous devenons toutes et tous bavards au téléphone ou sur les réseaux sociaux. L’être supérieur n’a pas besoin de ça. Il se suffit à lui-même, il se suffit de son entourage proche, des copains et des copines dans le quartier (quoique, il semble un tantinet misogyne). Il ne cherche pas à prendre le train pour aller à la Côte ou l’avion pour aller à Venise, Barcelone ou Buenos Aires, par exemple. Il vit dans un environnement indéfini, un no man’s land, autrement dit, potentiellement infini. En fait, l’être supérieur a une telle force mentale intérieure qu’il n’a pas besoin de courir le monde.

Encore moins Nietzsche

J’ai été éduqué dans l’universalisme, dans l’idée que parcourir le monde allait enrichir mon âme. Pourquoi cet être supérieur n’a-t-il pas besoin d’un supplément de nourriture spirituelle ? Soit parce qu’il est trop bête, soit parce qu’il est vraiment supérieur, qu’il est déjà suffisamment nourri du point de vue intellectuel et spirituel. Quand je lui lis Nietzsche, Cioran, Marx ou Baudelaire (entre autres), il me regarde avec bienveillance, l’air de dire “ça va, je connais la chanson”. C’est un peu vexant. Et puis il s’endort comme un bienheureux alors que moi, de mon côté, je m’angoisse pour l’avenir du monde.

En réalité, cet être supérieur sait qu’il survivra à l’humanité. Il sait qu’il est immortel. Il sait qu’il n’est pas responsable des embouteillages, de la famine, de la pollution de l’air, du changement climatique, des guerres, etc. Et il sait qu’il survivra à toutes ces calamités, comme il le fait depuis des millénaires. Son remède ? La dérision. L’être supérieur tourne tout en dérision, surtout ce qui est sérieux. En cela, il nous est un miroir de nos sociétés.

Un détachement reprochable ?

Finalement, c’est un aquoiboniste, comme dans la chanson de Serge Gainsbourg. Il observe ce monde de fous avec détachement et un humour absurde. Moi qui essaye, à ma modeste mesure, de faire évoluer les idées, finalement, je lui en veux, à cet être supérieur.

Ah oui, je dois quand même vous présenter cet être supérieur : il s’agit de mon chat, Cléo, et de son alter ego Le Chat (avec des majuscules, s’il vous plaît). Et pendant que je rédige ces lignes, Cléo me regarde d’un air narquois, quoique bienveillant, l’air de dire : à quoi bon ?

Chapô et intertitres sont de la rédaction.