Une opinion du docteur Quentin Lamelyn, médecin féru de maladies infectieuses.

La psychose ambiante n’est pas justifiée et découle directement de problèmes plus profonds qui touchent notre éducation aux médias et à la santé.

La récente épidémie de coronavirus qui secoue la Chine depuis quelques semaines a réveillé une des peurs primaires au sein de la population : celle de la menace microbiologique, tueuse invisible et silencieuse dont il est difficile de se prémunir.

Mais est-il légitime de s’inquiéter pour autant ? L’humanité est-elle condamnée à subir la vengeance sournoise de dame Nature qui cultive en secret les germes de demains qui entraîneront l’extinction de l’humanité, comme l’affirment certains sur les réseaux sociaux ?

La réponse est simple : non !

Aux sources de la psychose

La psychose ambiante qui transforme un épisode d’infection nosocomiale dans un service de soins intensifs du Hainaut en mystérieuse bactérie tueuse n’est pas justifiée et découle directement de problèmes plus profonds qui touchent notre éducation aux médias et à la santé.

Premièrement, notre incapacité à traiter les informations disponibles sur le Net est manifeste. Internet est extraordinaire : tout le savoir de l’humanité est disponible au creux de la main et, en quelques millisecondes, vous voilà connectés avec le monde entier.

L’avènement des réseaux sociaux a ces dernières années permis un échange d’informations entre individus bien plus important qu’auparavant, j’irai même jusqu’à dire qu’aujourd’hui, nous sommes littéralement bombardés d’informations que notre cerveau peine à traiter.

Le souci, c’est qu’Internet a ses propres limites. Tout le monde y a audience au même niveau, ce qui est une bonne chose en termes d’égalité mais qui pose problème sur des sujets pointilleux.

Entre le médecin, le professeur, l’éminent chercheur spécialiste d’un domaine et n’importe quel quidam, il y a un gouffre de compétence et la parole de l’un ne vaut pas forcément celle de l’autre sur certains sujets. Tout du moins si le premier s’appuie sur des preuves scientifiques car, rappelons-le, l’avis personnel reste le plus faible niveau de preuve.

Les "preuves" du docteur Machin

Et c’est là que le bât blesse, il existe à l’heure actuelle une certaine méfiance vis-à-vis du monde de la santé et beaucoup se tournent vers des sources d’information alternatives quand il s’agit de parler "médecine". Des sources pas toujours fiables qui ne citent d’ailleurs souvent aucune étude scientifique et qui jouent sur les peurs et les croyances populaires pour faire du chiffre en vendant des espaces publicitaires ou en tentant de vendre des produits au mieux inefficaces, au pire dangereux.

Un paradoxe quand on sait que les personnes qui y ont recours accusent les médecins d’être de mèche avec l’industrie pharmaceutique (ce qui a pu être vrai pour une poignée d’entre nous mais est totalement faux pour notre écrasante majorité qui ne manque pas de monter au créneau contre cette même industrie très régulièrement).

Pour rappel, une vidéo postée sur Youtube avec une musique qui fait peur et des images floues ne constitue en rien une preuve de quoi que ce soit et devrait allumer des indicateurs de méfiance chez n’importe qui. Tout comme le Dr Machin qui balance des informations qui vont à l’encontre de tous les consensus scientifiques.

Mais voilà, notre cerveau fonctionne comme ça : il a tendance à privilégier les informations qui vont dans le sens de ses croyances, quitte à déformer la réalité.

Et c’est là que nous pouvons rebondir sur le deuxième élément responsable de la paranoïa actuelle : une éducation à la santé et aux médias défaillante.

Notre enseignement n’a pas été capable de nous apporter en temps et en heure les outils critiques nécessaires au traitement de la pléthore d’informations qui s’abat sur nous dès lors que nous sommes connectés au net. D’ailleurs, selon l’Ifop (NdlR : Institut français d’opinion publique), en France, c’est un jeune sur deux qui doute de la vaccination, un jeune sur six qui pense que les USA ne sont jamais allés sur la Lune et un jeune sur dix qui pense que la Terre est plate ! Une catastrophe directement imputable aux lacunes de notre enseignement à la pensée critique.

Concernant la santé, le constat est également amer lorsqu’on questionne la population. Beaucoup ne comprennent pas comment fonctionne la vaccination et contre quoi cela nous protège (pas étonnant dès lors d’adhérer aux théories complotistes), la contraception est une énigme pour beaucoup de jeunes, les services d’urgences sont débordés de bobologie et le mésusage des antibiotiques (notamment pour des viroses) est tel que nous devons de plus en plus souvent faire face à des germes multirésistants responsables de nombreux décès dans nos institutions. Aujourd’hui, nous en sommes arrivés même à devoir faire face à des germes pan-résistants, c’est-à-dire résistants à tout l’arsenal thérapeutique dont nous disposons usuellement.

Relativiser

Mais dois-je quand même m’inquiéter du coronavirus ?

Bien sûr qu’une nouvelle épidémie d’un virus somme toute mortel est inquiétante puisqu’en cas de pandémie, il risquerait de faire pas mal de victimes chez les plus vulnérables d’entre nous, comme c’est le cas chaque année avec le virus de la grippe (influenza) dont la violence et la mortalité nous échappent parfois (1000 décès par an en Belgique), car confondu avec d’autres viroses bien plus bénignes. Mais qu’on se le dise, il n’y a aucune raison de paniquer outre mesure et les dérives allant jusqu’à stigmatiser les individus d’origine asiatique sont absurdes. Si vous êtes en bonne santé, il est très peu probable que vous mouriez d’une infection à ce fameux coronavirus moins mortel que son cousin Sras de 2003 et moins contagieux que d’autres tueurs qui font leur retour comme la rougeole (+/- 7 à 8 fois plus contagieuse). Idem du côté des fameuses bactéries intra-hospitalières, les cas dits d’impasse thérapeutique sont rares et concernent principalement des patients ayant des conditions immunitaires particulières (immunodéprimés, grands brûlés, etc.).

Il est plus qu’urgent que nous éduquions nos jeunes au traitement de l’information et à sa critique, et ce, avant leurs premiers contacts avec Internet (dès la moitié de l’enseignement primaire). À l’époque des deep-fake plus vrais que nature et des théories du complot largement répandues dans la population, il n’y a que l’autodéfense intellectuelle qui pourra lutter efficacement contre la désinformation devenue un fléau en termes de soins de santé. Aujourd’hui, des maladies infantiles quasi éteintes refont surface et tuent à nouveau des milliers d’enfants parce qu’on préfère croire plutôt que savoir, et ça, ce n’est pas acceptable.

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Épidémies de virus mortels, de bactéries intraitables, faut-il paniquer ?"