Réalisateur, dramaturge et scénariste, Ismaël Saidi est un homme qui regorge de projets. Né à Saint-Josse en 1976, policier durant quinze ans, Ismaël Saidi s’est fait connaître en 2015 avec la pièce Djihad, jouée devant des milliers d’adolescents de Belgique et de France durant plusieurs années. Cette tragicomédie évoquait avec finesse la question de l’identité qui travaille la jeunesse occidentale. En 2017 il publiait Moi Ismaël, un musulman d’ici (Librio), et en janvier 2021 sortira son ouvrage Comme un musulman en France (chez Autrement). Mais Ismaël Saidi ne s’arrête pas là. En 2018, chez Flammarion, il avait coécrit avec Michaël Privot Mais au fait, qui était vraiment Mahomet ? Ce livre remarqué, qui présentait une lecture historico-critique de la vie du prophète, sera monté en pièce de théâtre, courant 2021, sous le titre Muhammad.

Nous avons commencé à mendier des baisers, un texte d'Ismaël Saidi

C’était une année très spéciale, paraît-il. Dès le premier jour de l’année, on nous avait prévenu : faites bien attention, 2020 est un double chiffre donc lorsque vous signerez des papiers importants, écrivez l’année complète et pas juste son abréviation, sinon, vous pourriez vous faire escroquer.

C’était donc bel et bien une escroquerie : l’hiver ne s’est jamais arrêté alors qu’on nous avait promis que le soleil pointerait le bout de son nez. Mais nous avons été confinés. Le printemps a fugué et l’été est arrivé, estropié, malade, fatigué. À peine arrivé, l’automne a dû rebrousser chemin : nous avons été reconfinés.

Plus de cinéma, de théâtre, de musée. Les restaurants ? D’abord muselés puis fermés. Les écoles ? Barrées ou virtualisées. Toute cette année n’a en fait jamais existé.

Et au moment où l’on se dit que le pire est passé, on nous apprend que le virus a muté.

Nous avons tout fait pour éviter la chute de l’humanité : nous avons continué à nous parler, à distance, à boire des verres, séparés par un écran. J’ai joué sur scène devant plusieurs caméras pour qu’à des centaines de kilomètres de là, des élèves puissent recevoir de la culture en classe.

Les restaurants, fermés, ont commencé à livrer leurs biens pour ne pas être tués.

Les coiffeurs ont manipulé leurs ciseaux tapis sous les canapés pour ne pas être repérés.

Tout ce qui nous semblait évident, facile, relevait du parcours du combattant pour pouvoir y accéder.

Double vingt était donc une chimère, une année de galère.

Est-ce qu’il reste de la place pour un peu d’espoir ? Des lendemains qui chantent ? Du passé, ferons-nous table rase ?

Je pense que oui : nous qui sommes devenus si connectés, nous qui vantions jusqu’ici notre modernité, notre détachement aux bassesses que pouvaient représenter certaines parts futiles de notre humanité, nous avons commencé à mendier des baisers.

Des câlins, des accolades, des caresses, un peu de présence, un sourire… c’est tout ce que nous demandions après une telle année.

Ainsi, ce qui avait perdu toute valeur à nos yeux est devenu, aujourd’hui, essentiel.

Ce virus nous a isolés, mais nous a surtout rappelé à quel point nous avons besoin de nous aimer, de nous parler, de nous rencontrer.

Et c’est l’espoir que je nourris pour deux mille vingt plus un : l’espoir que notre recherche d’attention continue, que les baisers soient toujours autant convoités, que les caresses soient encore mendiées, que la chaleur humaine soit éternellement adorée.

Et c’est dans cette optique que je vois ma prochaine année : continuer à monter sur scène, en vrai ou en virtuel comme je le fais depuis des mois, car, à défaut de se toucher, les réseaux nous ont permis d’au moins nous regarder, nous parler, nous aimer.

J’ai l’espoir qu’il y aura un avant et un après-corona et que l’après sera en fait le monde d’avant avant, celui où être ensemble avait du sens, où se réfugier dans les bras de celles et ceux qu’on aime n’était pas qu’une expression.

Où prendre un café en croisant nos regards vaut tous les "likes" du monde.

Où, fatigués de compter le nombre de vues, nous recommencerons à compter le nombre de poignées échangées.

C’est ce monde-là que je vois poindre à l’horizon.

Le monde d’après corona.

Le monde où nous redevenons éphémères, futiles, volatiles, fugaces… tout simplement humain.