Opinions Pourquoi les médias sont-ils hostiles aux actions syndicales ? Se rendent-ils compte que les femmes sont les premières marquées dans leur corps et leur esprit par le système économique et les politiques d’austérité?

UNE OPINION DE JULIEN FASTRE, FORMATEUR - SERVICE D'ORIENTATION ET DE FORMATION POUR FEMMES (SOFFT*)

Les syndicats mènent des actions pour protester contre la flexibilisation du marché du travail (la "note Peeters"), les coupes dans le budget des services publics et diverses autres mesures d’austérité.

Le discours médiatique est généralement hostile à chaque salve d’actions : les "grèves francophones sans fin" (1) provoquent une pagaille et une "paralysie totale" qui seraient, de toute façon, inutiles, vu que "jamais une grève n’a fait plier un gouvernement" (2).

A la télévision publique, on a suivi comme un feuilleton l’histoire de cette greffière du tribunal de commerce d’Eupen qui dort sur son lieu de travail le jour de la grève (3). Deux minutes et 23 secondes y ont été consacrées sur 35 minutes de journal télévisé !

Des médias à charge

Nous nous étonnons de ce traitement médiatique, qui fait la part belle à l’anecdote, pendant que les causes de la grève sont à peine expliquées. D’un autre côté, la littérature sociale, scientifique et même médicale affirme les dangers des inégalités économiques pour le bien-être et la santé.

Le travail social, quand les politiques bafouent les droits socio-économiques et omettent de prendre en compte les situations de vulnérabilité, perd son sens.

Dans nos services, nous rencontrons des dizaines de femmes qui "paient le coût" du système économique actuel. Il ne s’agit pas uniquement de personnes précaires : désormais, la classe moyenne est touchée. Peu de ces témoignages filtrent dans la presse, nous aimerions mettre en lumière l’histoire de ces femmes marquées dans leur corps et leur esprit par le système économique.

Ainsi, cette femme, la trentaine, sans emploi depuis la fin de ses études en communication il y a cinq ans. Elle s’adresse à notre service pour trouver une nouvelle orientation après une dépression ou cette femme de 40 ans, qui souffre du poignet après cinq ans de nettoyage dans les titres-service. Elle a besoin d’une réorientation.

Première cible : les femmes

Ces exemples illustrent les nombreuses statistiques qui démontrent le poids de l’austérité sur chaque membre de la société, en particulier sur les femmes. Les mesures d’exclusion des allocations d’insertion qui ont frappé les personnes sans emploi en 2015 ont touché 2/3 de femmes sur les 30 000 exclu(e)s (4).

Ce sont encore les femmes qui sont touchées lorsque les services publics sont réduits : moins de crèches et d’aide à domicile alourdissent le travail domestique, invisible et non rémunéré, dévolu aux femmes. Pis : l’emploi qui se réduit dans ces secteurs est très féminisé.

Les mesures de flexibilité du temps de travail vont concerner aussi les familles : comment s’organiser quand l’horaire à temps partiel pourra être modifié vingt-quatre heures à l’avance ?

S’agit-il uniquement de statistiques ? Nous voyons la dégradation de la santé des personnes pendant - et avant ! - leurs années de chômage : dépressions, maladies, angoisses. Cela touche aussi les jeunes diplômées ! Cet impact-là, nous le retrouvons peu dans le discours médiatique. Pourtant, il justifie pleinement les mouvements sociaux.

Il existe un horizon positif : pour améliorer notre bien-être, il est urgent que notre société soit plus égalitaire.

Les inégalités économiques sont mauvaises pour la santé et le bien-être de toute la population. Tout le monde, riche comme pauvre, est touché. "Dans les sociétés inégalitaires, les problèmes de drogue, de violence, de sécurité sont plus graves. Les pauvres sont touchés mais - et c’est là un point fondamental - ils ne sont pas les seuls affectés : les inégalités nuisent à l’ensemble de la population, y compris aux plus aisés. A l’inverse, quand les inégalités se réduisent, 95 % de la population se porte mieux" , dit Richard Wilkinson, épidémiologue à propos des conséquences des inégalités sur la santé (5).

Mieux redistribuer

L’idée est simple : pour améliorer notre bien-être, il faut d’urgence revenir à une meilleure redistribution des richesses.

Devant tant d’évidences, face à la férocité du système économique actuel, notre intérêt, que notre situation soit précaire ou non, est d’exiger cette redistribution.

Cela nécessite un changement de paradigme : il s’agit de placer l’économie au service de la société, et non l’inverse. Il s’agit, aussi, de renforcer la démocratie pour lutter contre des règlements inspirés exclusivement par les forces économiques.

Or, aujourd’hui la Bourse et les marchés votent plus fréquemment que les citoyen(ne)s, trois patrons d’entreprises font plus de bruit que 60 000 manifestant(e)s. Dans ce contexte, il est éclairant de relire Adam Smith, premier théoricien de l’économie capitaliste : " L’intérêt […] (des commerçants) est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public. […] Toute proposition d’une loi nouvelle (qui viendrait de commerçants) doit toujours être reçue avec la plus grande défiance, et ne jamais être adoptée qu’après un long et sérieux examen, auquel il faut apporter […] la plus soupçonneuse attention. (L’intérêt des commerçants) ne saurait jamais être exactement le même que l’intérêt de la société" (6) .

Quand 20 % de la population accapare 80 % des richesses, notre intérêt est de promouvoir la sécurité sociale, la culture et l’enseignement.

Et ceux qui les défendent, malgré leurs défauts, ce sont les syndicats. La grève, bien sûr, gêne le fonctionnement de la société. Mais elle est légitime quand on observe que ce fonctionnement n’est pas acceptable !

Rappelons-nous : quand les ouvrières de la FN lançaient leur revendication : "A travail égal, salaire égal." Celle-ci était considérée comme un luxe impossible. Ce fut également le cas pour la semaine des 38 heures ou le repos dominical.

Il est temps de faire reculer l’impossible, de donner un nouveau souffle à la démocratie, avec des politiques de développement qui viseront à construire une société ouverte, progressiste, favorisant la participation de toutes et tous à la vie économique et sociale.

Il est temps de reparler de la violence des berges qui enserrent le fleuve, plutôt que de la violence du fleuve.



(*) Julien Fauré travaille aussi avec ASBL CVFE - Liège - www.cvfe.be et Le collectif contre les violences familiales et l’exclusion, Liège http://www.cvfe.be

(1) "Le Soir", 31/5/16, p. 1

(2) "La Libre", le 1/6/16, p. 1

(3) http://www.rtbf.be/auvio/detail_systeme-d-en- temps-de-greve?id=2114474

(4) Syndicats (FGTB), n°9 du 13/5/16, pp. 5-6 http://issuu.com/fgtb/docs/s09_-_2016b

(5) P. Riché, R. Wilkinson : "Les inégalités nuisent à tous, y compris aux plus aisés", 20/10/13, consulté le 17/6/16, http://rue89.nouvelobs.com/2013/10/20/richard-wilkinson-les-inegalites-nuisent-a-tous-y-compris-plus-aises-246731

(6) A. Smith, "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations" , 1776, traduit par G. Garnier et A. Blanqui, Guillaumin, Paris, 1843, consulté le 17/6/16, http://fr.wikisource.org/wiki/Recherches_sur_la_nature_et_les_causes_de_la_richesse_des_nations/Livre_1/1