Une opinion de Baudouin De Rycke, ex- enseignant et auteur d’un ouvrage récemment publié aux éd. Edilivre : Le Petit Prince au pays de l’homme-machine.

L’incitation sauvage à la consommation n’épargne personne. La vie actuelle, influencée en permanence par les médias et soumise à une technologie triomphante, a fini par tirer un rideau d’argent sur les vraies valeurs de la vie, infiniment discrètes.

Après avoir passé des heures sur les routes, dans les files du supermarché ou devant leur écran d’ordinateur, papa et maman n’ont généralement plus la force physique, psychologique ou nerveuse de répondre à la seule exigence à même de reconstruire une société plus équilibrée et responsable : l’éducation. Celle-ci, rappelons-le, ne se dispense qu’au prix - considérablement bradé aujourd’hui - de la patience, d’une présence active auprès des enfants et d’une écoute attentive, en vue de les éveiller à ce qu’ils sont et de les rendre capables de défendre efficacement leurs droits sans pour autant négliger leurs devoirs.

Un sentiment d’impuissance

Quand les membres d’une famille de notre époque se retrouvent le soir, il ne reste pour ces enfants que des fragments dérisoires de l’énergie colossale que leurs parents ont déployée au profit des exigences de rentabilité. Bien des parents, aujourd’hui, ne parlent plus à leurs enfants qu’en marchant , en faisant la cuisine ou en se brossant les dents. Et quand tombe la nuit, comme des bêtes de somme écrasées par le poids d’une assommante agitation, ils écoutent les terribles nouvelles du monde avec une stupeur immobile...C’est dans ces moments-là que la vie se révèle à certains adultes comme une redoutable absurdité : plus le temps, plus la force, plus le réflexe de veiller jalousement à l’application des valeurs qu’ils auraient tant voulu transmettre : une vie saine et structurée, des activités créatrices, la vie en plein air, le dialogue, les contacts sociaux....Comment réguler, par exemple, le temps d’utilisation des appareils électroniques, de plus en plus envahissants dans la maison ? En effet, cette discipline hautement souhaitable suppose en échange une vigilance et une disponibilité bien difficiles à soutenir dans les conditions de vie évoquées ci-dessus.

Le coût d’une politique qui fait rentrer la vie dans une logique monétaire

L’aveuglement de ceux qui chiffrent, calculent, bâtissent des projets sur des mirages nous a plongés dans le non-sens. Comme l’écrivait le psychiatre Heike Weis dans la revue Action & Pensée (n°60), notre système actuel est moribond. Nous vivons dans un mélange de tout, qui nourrit une boulimie de consommation de tout. Sans une réintégration de la dimension verticale, les choses n’ont pas de valeur, ou seulement celle qu’on leur donne (artificiellement) . La pensée de l’homme est tordue au point de vouloir faire rentrer la vie dans une logique monétaire, au lieu d’adapter la logique monétaire à ce qu’exige la vie. La peur du manque d’argent, de reconnaissance, d’amour, de respect, de succès, que nous traduisons en besoins, désirs et envies, est devenue notre carburant, produisant des burnouts sans fin.

Le fameux dérèglement dont tout le monde parle aujourd’hui est donc bien loin d’être uniquement climatique...La dégradation des relations humaines est telle depuis tant d’années que l’on a peine à comprendre que le monde politique ne cherche pas davantage à reconstruire un système de valeurs intellectuelles et morales qui puisse enfin favoriser l’épanouissement de l’homme dans toutes ses dimensions. Le cynisme de certains nous écoeure. Bien que capables d’orienter les choses dans le bon sens, ils attendent pour ce faire d’y trouver leur seul intérêt... Ceux-là n’ont évidemment pas compris (ou ils s’en moquent) que l’on meurt autant d’un refroidissement des relations humaines que d’une hausse de la température. Mais il est vrai que, par le miracle empoisonné d’une surinformation, les effets dramatiques de ce refroidissement se diluent plus facilement dans le magma nos habitudes qu’une catastrophe naturelle. Et ça les arrange bien...

La forme parfois violente que prennent les contestations sociales ne devrait donc nullement nous étonner. Depuis des millénaires, on tente de nous faire comprendre de diverses manières que le pouvoir d’achat et la consommation sont incapables de nous apporter un bonheur durable. Mais encouragés par une politique qui divinise le pouvoir de l’argent, nous finissons par ne plus croire qu’en nos chimères, et la prise de conscience de notre démesure est amère. Le bonheur est parfois caché, il faut le découvrir. Et la vie ne prend du sens que pour ceux qui sont capables de consacrer du temps à ceux qu’ils aiment.

Aujourd’hui, les antidépresseurs et les somnifères ne suffisent plus, et la crise morale qui touche depuis quelques décennies la cellule familiale semble désormais s’attaquer à des pans de population beaucoup plus vastes, à commencer par celles qui sont assujetties à une philosophie matérialiste et libertaire.

Qui n’a vu, d’ailleurs, principalement en France, que,sans l’intervention des syndicats, le peuple en révolte n’arrivait pas à se mettre d’accord sur la nature de ses revendications ? De mon point de vue, la raison en est simple : ces revendications très diversifiées ne font qu’habiller un malaise bien plus profond, étrangement apparenté à celui qui gagne les adolescents trop gâtés par des parents soucieux de réparer les dégâts psychologiques que leur perte de contrôle éducatif pourrait engendrer sur les enfants qu’ils chérissent...Non que le peuple soit enfantin ou stupide. Certainement pas. Mais comme l’adolescent, il a clairement perdu le lien avec ceux qui le dirigent, et un jour ou l’autre, la vie lui paraissant soudain absurde en l’absence de chaleur humaine, il leur adresse cette violente réplique pour les faire réagir à son mal-être : "Je n’en ai rien à f.....de vos cadeaux !" Puis il vomit dans la rue le vide intérieur que le système a trop longtemps entretenu dans son espace de vie.