Une opinion de Jacques Liesenborghs, enseignant retraité dans le secondaire général, technique, professionnel et dans le supérieur pédagogique.

Il y a eu et il y a encore tellement de problèmes d’organisation à résoudre, tellement de circulaires et de recommandations qu’on s’y perd et que les acteurs de première ligne risquent de ne pas pouvoir dégager le temps nécessaire pour s’interroger, individuellement et collectivement, sur ce qui pourrait/ devrait changer. Pourquoi changer ?

Pour que les jeunes soient préparés à relever mieux que nous les défis liés à d’autres pandémies à venir, à la crise climatique, aux profondes inégalités que le coronavirus a confirmées.

Les déclarations d’intention, générales et généreuses, ne manquent pas. Peu concernent l’école. Soyons concrets : comment faire à l’école pour revaloriser aux yeux de tous les (orientations vers) métiers du cœur ? Comment étudier les causes et les conséquences de tous les excès de la société de consommation ? Comment développer davantage la solidarité, l’esprit critique, la coopération ?

Refuser la reproduction des inégalités à l’école. Oui, mais comment ? Chercher et proposer aux élèves des contenus mobilisateurs et donc sortir du cadre étroit des spécialisations. Ouvrir largement l’école à son environnement et en particulier à celles et ceux qui osent sortir du cadre. Et donc, interroger sérieusement les critères classiques de "réussite" et les hiérarchies induites par les filières ?

Le numérique, la potion magique ?

Nous voilà ramenés à l’objet de (presque) tous les débats : le numérique. On perçoit bien qu’il n’est pas l’outil à privilégier pour répondre aux questions et finalités évoquées jusqu’ici. Certes il a pu être utile (à certains) pendant la période de confinement. Et il le sera encore. C’est un outil à ne pas négliger.

Mais on a pu observer que les élèves sont très inégaux face à cet outil. Non seulement un nombre plus considérable qu’on ne le croit n’en dispose pas. Inégalité. Mais il ne suffit pas d’équiper, de distribuer. Un usage pédagogique, ça s’apprend. Beaucoup d’enseignants reconnaissent que, eux aussi, ont beaucoup à apprendre en la matière.

Mais surtout l’enseignement à distance réduit à sa plus simple expression la relation pédagogique. Or, seule cette relation permet à l’enseignant d’être bien plus qu’un fournisseur d’exercices. D’être un mobilisateur d’énergies et de curiosités. Un animateur de groupe garant de la réalisation des objectifs. D’être un observateur attentif de la diversité des singularités et d’en tenir compte dans ses propositions de travail et dans sa relation vivante avec des élèves "de chair et de sang".

Une autre dérive accentuée par l’école à distance : multiplier le "toujours plus de la même chose" qui ne donne des résultats qu’avec de « bons » élèves motivés ! Rien de tel que l’observation de l’expert qui permet de proposer « autre chose », une autre porte d’entrée. Refusez donc d’être de simples pourvoyeurs de fiches d’exercices. Cela vaut bien sûr aussi pour les parents et grands-parents.

Des "comment ?"

Pour relever le défi des inégalités, il est indispensable de prendre le temps de bilans individuels et de rechercher (avec l’élève) des solutions. A ce niveau, on oublie parfois tout l’apport possible du travail coopératif, de l’enseignement mutuel et de l’objectif d’une « réussite solidaire » proposé aux élèves. Surtout ne pas tolérer les "On n’a pas le temps".

Pour revaloriser les métiers du cœur, pourquoi ne pas inviter en classe des infirmières, des aides-soignantes, des caissières, … en se préparant à les accueillir avec délicatesse et leur demandant ce qu’elles/ils attendent de nous. Accorder à ces rencontres autant d’importance qu’à tel chapitre d’histoire ou de physique !

Pour dépasser les lieux communs et les fake news sur la pandémie et/ou le climat : s’interroger pour voir comment chaque discipline peut apporter sa part d’éclairage et de solution à ce qui attend les jeunes. Sans catastrophisme et en mettant en valeur toutes les initiatives prises ici et là pour relever ces défis d’une grande complexité.

Pour mobiliser sur les questions brûlantes : pourquoi ne pas organiser des enquêtes sur les noms des rues, des avenues, des boulevards ? A commencer par celles des élèves, de leurs parrains-marraine, de leurs grands-parents. Quelle source inouïe d’apprentissages en tous genres et de découvertes des uns et des autres (Voir aussi les réflexions et pistes proposées dans Dehors j’apprends de C. Partoune, 2020)

Pour développer un esprit citoyen, aller à la rencontre/inviter celles et ceux qui organisent des accueils de réfugiés, qui s’engagent dans des projets agricoles alternatifs, qui lancent des monnaies locales, qui assurent des repas sains dans des écoles, des animations dans des homes …

Que toutes les initiatives "décloisonantes" que vous prendrez, encouragerez, soutiendrez, ne soient pas des exceptions ou des "suppléments d’âme" pour des cours de religion ou de morale. Qu’elles soient clairement perçues par les élèves et présentées par les profs comme les fondements de vrais apprentissages. Avec des rapports, des vidéos, des journaux d’école, des expos, des mini-conférences…

Quelles priorités ?

Le virus et le confinement - et hélas leurs victimes - devraient amener les écoles et tous les éducateurs à prendre du recul. Ce n’est pas facile vu le contexte, les habitudes, le cadre imposé par les médias et les nombreuses circulaires.
Prendre du recul et le temps de s’interroger sur ce qui est fondamental-prioritaire : des programmes/matières ? des savoirs (lesquels ?), des compétences (lesquelles ?) des valeurs (lesquelles ?), des modes de vie dans la micro-société "école".

Formater ou émanciper ? Sélectionner ou démocratiser ? "Faire société" dès l’école !

A nous toutes et tous d’en décider.