Opinions

Une lettre ouverte de Sahra Datoussaid, collaboratrice au cabinet de l'échevine de l'Instruction publique de la ville de Bruxelles.

Le film "Much Loved", parce qu’il traite de prostitution, a été censuré anticipativement au Maroc. En tant que femme, j’ai décidé de prendre la plume.

Chère inconnue,

J’ai suivi la polémique qui agite l’opinion publique marocaine suite à la censure anticipée du film "Much Loved" de Nabil Ayouch, suivant le parcours de quatre prostituées. J’ai bien sûr un avis sur ce qu’il suscite et sur la liberté artistique. Mais je ne suis pas marocaine. Je n’ai pas encore trouvé le juste équilibre entre l’envie d’inscrire mes combats dans l’universel et la peur d’être paternaliste, je ne me prononcerai pas ici sur ce débat. En revanche, je suis une femme. C’est à ce titre que je prends la plume.

Pas plus que "la femme marocaine", n’existe "la femme". Mais il existe des femmes. Je ne m’adresserai donc qu’à toi, que je ne connais pas. Ce n’est pas juste, tu n’es pas la première à m’avoir blessée dans ma chair. Tu t’es insurgée sur les réseaux sociaux qu’on donne la parole à l’antenne à une prostituée, en écrivant, je te cite : "Depuis quand on demande l’avis des pouffiasses ?" C’était trop.

Saisis-tu la mesure de ta violence ? Sais-tu que le taux de mortalité de ces "pouffiasses" est plus élevé que la moyenne ? Qu’une écrasante majorité souffre de dépendance aux drogues, à l’alcool, qui ont un effet dissociant entre l’esprit et le corps leur permettant de résister aux violences physiques et psychiques qu’elles subissent ? As-tu lu les témoignages qui permettent de conclure que l’entrée en prostitution est souvent l’aboutissement, par défaut, d’un parcours difficile, et est souvent le fait de milieux défavorisés ? Que le rapport à la sexualité de ces "pouffiasses" s’inscrit majoritairement dans un passé de viol, d’inceste ? Que ces violences les préparent à n’exister que pour le désir unilatéral de l’homme qui, puisqu’il a payé, a tous les droits de disposer de leur corps ? Sais-tu que le réalisateur de ce film a écouté plus de deux cents prostituées ? Qu’il est rare qu’on nous donne la parole, prostituées ou non ? Que plusieurs d’entre elles ont changé d’activité ensuite ? Que si tu prenais la peine de les écouter, tu comprendrais qu’elles sont prisonnières de l’image qu’on leur renvoie d’elles-mêmes, un objet marchand ?

As-tu envisagé que tu te trompes de cible ? Que s’il n’y avait pas de demande, il n’y aurait pas de prostitution ? Que ces femmes participent d’un système plus global ? Le système prostitutionnel. Qu’il ne bénéficie presque qu’aux hommes ? Qu’il enrichit des proxénètes ? Qu’il a une fonction sociale dans une société patriarcale fondée sur la suprématie masculine, en participant de l’objectification sexuelle des femmes par la marchandisation de leur corps ? Qu’il est une manifestation des rapports ancestraux de domination des hommes sur les femmes ? Qu’il se fonde sur la croyance qu’il existe une identité sexuelle masculine innée, que les hommes ont des pulsions à assouvir qui justifient la mise à disposition du corps de certaines femmes ? Sais-tu pourquoi tu trouves illégitime de les laisser s’exprimer ? Penses-tu qu’il faudrait plutôt questionner les proxénètes ou les clients ?

Pourquoi ne déverses-tu pas ta colère sur, par exemple, les Occidentaux et les Saoudiens qui, forts de leur supériorité, profitent des inégalités socio-économiques qui gangrènent ton pays pour avoir avec ces femmes des relations sexuelles qu’elles ne souhaitent pas vraiment ? Sais-tu que tu entretiens l’idée qu’il existe deux catégories de femmes : la mère, l’épouse, "pure" et respectable, et la "pute", femme de rien ? Une anonyme qu’ils ne respectent pas parce qu’elle est un corps "souillé" pour ceux qui, pourtant, le lui imposent ? Que dans nos sociétés misogynes, les femmes sont toujours coupables, qu’elles soient battues, violées, harcelées sexuellement ? Qu’au lieu d’éduquer les hommes à ne pas le faire, on nous apprend comment ne pas l’être ? Qu’ils profitent de leur vulnérabilité ? Qu’avec tes mots marginalisant, tu les punis alors qu’elles sont déjà victimes, les dépersonnifiant encore ? Et qu’en refusant de les laisser exister par le langage, tu les tues ? Qu’en les méprisant, tu te méprises toi-même et nous méprises toutes ? Sais-tu seulement ce que signifie la sororité ?

Mais le film est censuré et tu manqueras, peut-être, de le savoir.