Une chronique d'Eric de Beukelaer. 

Il n’y a pas de bons et de mauvais deuils. Chaque chagrin recèle sa part de grandeur et de vérité. Tout deuil est signe d’un amour plus puissant que la vie. Le regard du prêtre.

Je croisais parfois, assis à une terrasse de salon de thé, un vieux couple au bonheur fragile. Et puis, je l’ai revu. Seul devant sa tasse. Et comme perdu avec une ombre à ses côtés. Il fixait la chaise vide, qui - cruellement - lui faisait face…

Le deuil est une traversée. "Faire son deuil" signifie apprivoiser une absence, dont le manque ronge les entrailles. Avec le temps, certains y parviennent. Leur douleur n’a pas disparu, mais la vie reprend. Parfois même, refleurissent des projets. Heureux sont-ils, ceux-là qui ne se perdent pas dans la vallée brumeuse de la nostalgie. Ceux qui arrivent à repousser la tentation de vivre durablement avec un pied dans la tombe - celle où gît l’être pleuré.

Il existe aussi des deuils qui résistent à l’oubli du temps. Des deuils inoxydables. Quand l’endeuillé ne parvient pas à tourner la page. Quand, parfois même, il ne le désire pas. Ce deuil le fait souffrir mille morts, mais il est tout ce qui lui reste. Voilà pourquoi, il entre en deuil, comme d’autres en religion. À la longue, l’entourage ne comprend pas cette obstination à vivre avec les regrets d’un passé décomposé : "Quoi, tu n’as pas encore fait ton deuil ?" Un deuil durable dérange, car il mêle avec trop d’insistance, l’odeur de la mort au parfum des vivants. Certains deuils deviennent, dès lors, honteux. Pour survivre, ils se font buissonniers, simulant la légèreté, ou s’enterrant sous un fard de bonheur. La brûlure de l’absence, que ravive chaque date symbolique - anniversaire de naissance ou de décès, Toussaint, Noël…- est pourtant cultivée comme un jardin secret.

Des deuils sans date de péremption, il en existe de tout genre. Deuil du veuf, amputé du meilleur de soi, depuis la disparition de sa moitié. Deuil du parent désenfanté, cherchant à chaque naissance dans la famille, le regard de sa défunte progéniture, sur le visage du nouveau-né. Deuil de l’orphelin, parfois même fort âgé. Ainsi, ces septuagénaires qui pleurent la disparition d’un père ou d’une mère quasi centenaire. Dans leur dos, pleuvent les sourires navrés, devant un chagrin si peu adulte. Comme si un chagrin se devait d’être adulte. Toute douleur est honorable. En la matière, point de label de légitimité. Deuil d’un ami aussi, tel Montaigne pour la Boétie. Deuil - et pourquoi pas ?- d’un animal de compagnie.

Enfin, deuil intime d’une part de soi-même qui n’arrive pas à se cicatriser. Un deuil que vivent nombre de femmes qui ne peuvent enfanter. Une allusion de l’entourage… une demande innocente : "Vous avez des enfants ?"… une naissance en famille… Et c’est du sel sur la blessure. Ceux qui ne savent pas, ou l’entourage qui oublie, s’étonnent alors de tant de mélancolie. L’intéressée, elle, se tait et s’enferme dans le deuil de ses entrailles. Il existe aussi des couples en deuil d’amour, ou des gens d’Église, en deuil de la foi de leur jeunesse. Ils se sont jadis engagés corps et âme. Mais l’usure du temps a eu raison de la flamme qui brûlait dans leur cœur. Ils se retrouvent coincés dans un statut qui ne correspond plus à leur état d’âme. Souvent, c’est par leur regard délavé, ou une remarque acide, qu’ils trahissent quelque chose de ce deuil intérieur.

"Ne juge pas et tu ne seras pas jugé" (Matthieu 7,1). Il n’y a pas de bons et de mauvais deuils. Chaque chagrin recèle sa part de grandeur et de vérité. Tout deuil est signe d’un amour plus puissant que la vie ; d’un souvenir plus têtu que la mort. Les incurables du deuil ne sont pas tous croyants, loin de là. C’est donc parfois bien malgré eux, qu’ils se font prophètes d’Espérance, en témoignant par leurs larmes d’un attachement que même la mort n’a pu tuer. "Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés" (Matthieu 5,4). Ce vieux monsieur buvait un peu de thé… devant une chaise vide. Sur ses lèvres, je crus déceler l’esquisse d’un sourire.

(1) Blog : http://minisite.catho.be/ericdebeukelaer