Une opinion d'Etienne de Callataÿ, chroniqueur.

La perception de Monsieur Tout-le-Monde est que l’Europe brade la santé de ses citoyens. Ce serait scandaleux que l’Europe meure pour avoir cédé à des intérêts particuliers. Côté éco

L’Europe traverse des heures particulièrement difficiles. Certes, il faut prendre garde au penchant à la dramatisation, et à celui de croire que l’heure d’aujourd’hui est à la fois foncièrement différente et d’une importance exceptionnelle, mais les choses en sont là. Sous l’effet de forces à la fois externes et internes, qui vont de la menace terroriste à la perspective du Brexit en passant par les migrations et la remontée du nationalisme, les difficultés actuelles de l’Europe apparaissent d’une nature nouvelle, particulièrement grave. Cette nature est d’être un désaccord sur des principes fondamentaux : l’accueil de réfugiés, le droit des personnes, la liberté de la presse, l’abandon de souveraineté.

Il ne s’agit pas simplement d’une continuation des problèmes d’hier. La crise des banques et celle de la dette souveraine nous ont amenés au bord du précipice, donnant des sueurs froides aux marchés financiers et affectant le pouvoir d’achat, parfois de manière très prononcée, mais avec une grande différence : les désaccords que ces deux crises ont révélés portaient sur des questions d’une nature plus technique, voire technocratique. Malgré ce que des tabloïds ont pu écrire, la création de l’Union bancaire, les plans d’aide à la Grèce et le "quantitative easing" n’ont pas réellement chauffé les esprits des Européens.

Dans ce contexte vraiment délicat, il apparaît encore plus irresponsable que l’Europe, au travers de ses institutions, prenne des décisions qui la positionne comme un adversaire de ses citoyens, de leur santé ou de leurs droits, et cela pour satisfaire les intérêts particuliers de l’un ou l’autre lobby. Il ne s’agit pas de décrier les entreprises multinationales et de céder à la démagogie et il faut oser à la fois déplaire aux électeurs et défendre une certaine politique industrielle, mais la donne d’aujourd’hui exige une circonspection toute particulière à l’encontre de toute décision pouvant être perçue par l’Européen lambda comme injuste ou comme allant à l’encontre de l’intérêt général.

Après avoir longtemps cherché à rester sous les écrans radars des médias et de l’opinion publique, le TTIP, le Traité de commerce transatlantique, est enfin sorti de l’ombre. Que l’Europe puisse accepter le principe même de négociations secrètes et qu’elle puisse envisager de soustraire à la justice ordinaire certains différends, le tout qui plus est pour un gain économique attendu absolument dérisoire, a choqué. Malheureusement, l’actualité indique que la leçon de cette expérience n’a pas été tirée et l’urgence de rapprocher l’Europe des citoyens pas comprise. En voici trois illustrations.

1La première est celle des normes environnementales relatives aux émissions des voitures au diesel, où, les lumières de la COP21 à peine éteintes, le Parlement européen a accepté un recul marqué par rapport aux ambitions qui avaient guidé les choix de 2007. C’est le progrès à l’envers. Toute marche arrière éloigne, ici, l’Europe des poumons de ses citoyens.

2La deuxième concerne les aliments pour bébés, où la Commission avait osé soumettre au Parlement européen - mais heureusement celui-ci a fait barrage le mois dernier - une autorisation de prolongation de la dérogation d’une teneur en sucre de maximum 30 %. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) fixe le plafond à 10 % ! Et cela alors que l’obésité est le danger majeur que l’on sait.

3La troisième, qui date de début février, a trait au vote en commission du Parlement européen d’un assouplissement des critères requis pour accorder ou conserver le label de produit "bio".

Bien sûr, un Etat national, isolé, n’aurait pas offert une meilleure résistance au chant des sirènes des lobbies mais la perception de Monsieur Tout-le-Monde est celle-ci : l’Europe est prête à brader la santé de ses citoyens, en ce compris celle de ses bébés et de ceux qui ont les poumons les plus fragiles. Ce serait dramatique que l’Europe meure par la faute de notre égoïsme. Qu’elle disparaisse pour avoir cédé à des intérêts particuliers serait scandaleux.

(1) Université de Namur.