Bien des leçons sont à tirer de la récente alerte terroriste. Surprenante dans un pays où l'on a systématiquement minimisé les risques d'attaque, elle a certes démontré la réactivité de l'OCAM - le nouvel organe chargé de l'évaluation de la menace - et de la police. Mais elle a également démontré notre dénuement en matière de stratégie contre-terroriste. On ne peut, en effet, se limiter à disposer de services de renseignement et d'une police ostensiblement déployée sur le terrain dans l'espoir de dissuader des attaques (1) . L'expérience le montre, l'effet dissuasif d'une présence policière ou encore de caméras est minime face à des kamikazes déterminés. Si l'on me rétorquera qu'il fallait bien faire quelque chose, je ferai néanmoins remarquer que, dans l'observation de comportements suspects, un policier en civil correctement formé - ce qui est encore loin d'être le cas - sera quasi-systématiquement toujours plus efficace. C'est une première leçon.

Deuxième leçon, notre communication de crise en connaît une particulièrement aigüe. L'on a voulu communiquer, bredouillant des projets d'évasion de N. Trabelsi puis évoquant d'autres menaces, sans guère clarifier. Soit, en communication contre-terroriste, la pire des configurations. L'expérience britannique en matière de gestion de la résilience montre en effet que, face à une menace, il est nécessaire de communiquer, de façon à réduire les effets néfastes d'une attaque sur la population. Si l'on ne pouvait éviter les effets physiques (les explosions), il reste possible de limiter les impacts psychologiques. Or, ces derniers sont liés à la surprise provoquée par les attentats, et plus on communique, moins la surprise est importante. De ce point de vue, la Belgique revient de loin : à force d'avoir minimisé durant des années la probabilité que le pays puisse être la cible d'attentats, nous devons à présent rattraper le retard en toute urgence, au risque de provoquer une paranoïa... qui aura surtout démontré la victoire des terroristes.

De là découle une troisième leçon. La permanence de la menace impose d'accepter un certain nombre de réflexions pour le moins désagréables. Ainsi, si nos services, malgré leurs efforts, ne détectent aucune activité, cela ne veut pas pour autant dire que rien ne se passe. Dès lors, il faut accepter la possibilité qu'une cellule ne soit pas démantelée à temps et qu'elle réussisse un attentat. De ce point de vue, certifier à la population que jamais rien ne se passera est aussi irresponsable que les atermoiements quant à l'attribution à la Sûreté ou au SGRS de nouvelles ressources. Par ailleurs, cette permanence de la menace nous impose de nous organiser en conséquence. C'est une tâche complexe qui passe autant par une prise de conscience - au travers, notamment, de l'enseignement - que par une formation adéquate de la police ou des pompiers (par définition plus à même que le niveau politique à gérer une communication de crise sur le terrain), par une meilleure offre d'information aux citoyens (via des sites internet, par exemple) ou par des simulations régulières impliquant le niveau politique (la clé de l'efficacité du maire de New York, le 11 septembre).

L'expérience britannique en matière de résilience, de ce point de vue, est riche. Mais, malgré un coût dérisoire, elle semble délibérément déconsidérée en Belgique, la complexité institutionnelle faisant bien souvent obstacle à son déploiement : une politique de résilience impose en effet des coopérations entre les ministères fédéraux, des régions et des communautés. C'est encore sans compter sur les lourdeurs bureaucratiques et l'inertie. Ce n'est ainsi qu'en 2007 que le Parlement européen a mis en place un contingency plan examinant différents scénarios lui permettant de continuer à travailler en situation de crise. Combien d'entreprises en disposent ? Nos principales institutions en ont-elles développé ? Là aussi, on le voit, une stratégie contre-terroriste intégrée et efficace ne peut se contenter de s'appuyer sur les services de renseignement et la police.

La quatrième leçon devrait être évidente mais ne le semble pourtant pas : il faut continuer à vivre. Euthanasier l'économie en tendant vers l'imposition de ce qui s'apparente à un embryon de couvre-feux - par exemple, en fermant le marché de Noël sur la Grand - Place à 18 heures - n'aidera en rien la lutte contre le terrorisme. Premièrement, sauf à vider les rues des passants, vous n'empêcherez pas une frappe. Vous n'empêcherez pas non plus le terroriste de frapper avant la fermeture des commerces (sans doute, d'ailleurs, plus fréquentés un samedi à 15 heures qu'un mardi à 19 heures). Deuxièmement, vous contribuerez à instaurer un climat de peur qui, historiquement, n'a jamais été propice à la consommation. Or, ajouter au terrorisme le marasme économique ne me semble pas être une bonne solution ni au financement de nos services ni à l'obtention d'un climat harmonieux de "vivre-ensemble". Au final, si des mesures aussi spectaculaires que la fermeture des commerces où l'annulation d'un feu d'artifice "donnent l'impression de faire quelque chose", l'usage de techniques de filtrage eût sans doute été préférable.

A cet égard, en matière de contre-terrorisme, le "summum de l'art" consiste à impliquer la population dans sa propre sécurité. Or, l'attitude du gouvernement a quasi-systématiquement consisté, ces dernières années, à indiquer qu'il se chargeait de tout au travers des services de sécurité. Or, la population a également un rôle à jouer, ne fût-ce qu'en facilitant le travail des services, en comprenant leurs actions, en ne les entravant pas et en ne les surchargeant pas. Ainsi, à la suite des attentats de Londres en juillet 2005, le nombre de colis suspects signalés aux services de pompiers et de police bruxellois a augmenté de 600 pc, les appels étant le plus souvent de bonne foi, soulignant ainsi la paranoïa naissante d'une population que l'on n'a jamais formé à faire face à ce genre de situation. De ce point de vue, en annulant des événements populaires, l'on coupe la population de sa propre sécurité face à une menace qui n'est pas totalement avérée.

A ce rythme, un décalage risque de rapidement se faire sentir entre des événements annulés et des événements autorisés. Comment faire l'arbitrage ? Au moindre signe de menace - on l'a vu, toujours latente - devons-nous cessez de respirer et nous enfoncer dans la paranoïa ? Devons-nous donner aux terroristes la plus belle des victoires, celle qui consiste à terroriser et à soumettre sans même avoir à frapper ? Des réactions trop linéaires - fermetures et déploiements massifs de forces de l'ordre - sont sans doute le signe d'une réflexion insuffisante. Ces mesures peuvent être nécessaires dans certains cas de figure, mais elles ne sont pas la panacée. Si soutenir le développement de nos services de renseignement fait à présent l'objet d'un consensus (quoique, certains me diront, peu suivi dans les faits) et que l'on reconnaît - enfin ! - que nous ne sommes pas moins visés qu'un autre Etat, il faut encore apprendre à vivre avec la réalité du monde.

Il est temps : nous sommes plus de 6 ans après le 11 septembre... et nous n'aurons pas toujours la chance de ne pas voir de bombes éclater durant une aussi longue période.

(1) Evidemment, ces mesures possèdent d'autres avantages... mais pas dans la prévention d'une attaque.