Entretien.

Quelles relations entretiennent la pandémie et le terrorisme ? Cette question, parmi d’autres, sous-tend le nouvel ouvrage du politologue Sébastien Boussois, Les Nouvelles Menaces mondiales. Ce chercheur associé à l’ULB et à l’Uqam (Canada), spécialiste des questions de terrorisme et de déradicalisation, y décrit les mécanismes de la construction d’un déni global qui a conduit l’Occident - en particulier - à la catastrophe dans sa gestion de la pandémie de Covid-19. Un événement que nos sociétés n’ont pas "voulu voir venir", estime-t-il, aveuglées par leur individualisme libertaire et leur sentiment d’invulnérabilité.

En quoi cette pandémie a-t-elle éveillé votre intérêt de chercheur sur le terrorisme? Quel lien avez-vous établi entre ces deux menaces?

J’étais très focalisé sur la question du déni de la menace terroriste, qui a duré pendant des années. Personne ne s’attendait à Mohammed Mehra, personne ne s’attendait aux attentats ni à Paris, ni à Bruxelles, ni à Barcelone, ni à Londres. Ce n’est pas juste une baisse de la garde inconsciente, il s’agit d’une construction d’un déni global des menaces qui pèsent sur nos sociétés. Avant ces événements, la menace terroriste était perçue de manière lointaine, elle touchait des personnes lointaines sur des terrains lointains : le Sahel, l’Afghanistan, l’Irak... Désormais, il s’agit d’une menace globale, que font peser des internationales islamistes. Cela veut donc dire que ça peut se rapprocher de nous. Pour la pandémie, la réflexion est la même. On sait depuis longtemps que des épidémies peuvent survenir, et qu’elles ne seront pas circonscrites à l’Asie, d’où elles partent toutes. Cette menace est le fruit d’un désintérêt pour la question écologique, de la destruction des habitats naturels et donc du rapprochement entre les espèces animales sauvages et l’homme, bref d’un raccourcissement de la chaîne de transmission. Comme pour le terrorisme, on peut s’imaginer que cette menace va arriver chez nous. Le directeur de l’OMS avait d’ailleurs alerté sur ce point deux ans avant, Bill Gates aussi.

Les menaces sont connues, il y a des lanceurs d’alerte. Pourquoi donc ce déni ?

Vu le peu des retours d’expérience de la Chine, on a cru au départ qu’il s’agissait d’une petite grippe pulmonaire. Et malgré notre mode de vie mondialisé, ultraconcentré dans nos villes, on nous a dit pendant plus de deux mois que cela ne s’étendrait pas. On a construit un déni autour de ça. Celui-ci est fondé sur trois éléments. Un : l’affirmation que nous, pays occidentaux et riches, sommes éloignés de toute menace qui, en général, touche des pays pauvres. Deux : la certitude que cette menace ne peut pas traverser les frontières et arriver chez nous. Trois : le choix de nos sociétés de ne plus faire face à la mort. L’évolution de la médecine et de la science, l’obsession du transhumanisme font que nous nous croyons globalement invincibles et immortels.

Dès lors, le lien entre le terrorisme et la pandémie, c’est le retour dans les consciences de l’image de la mort. Nous ne voulons pas voir que nous sommes mortels et que nous vivons sur ce mirage d’une science efficace, capable d’enrayer des maladies et d’augmenter l’espérance de vie.

Ce sentiment d’invincibilité a-t-il empêché l’activation du principe de doute face à une menace potentielle ?

Je pense que pendant quelques mois il y a eu une sorte d’aveuglement, d’oubli que nous sommes mortels. Il y a eu aussi une incapacité de prévenir et de protéger de la part de l’État. Et ça, pour moi, c’est extrêmement grave car les deux missions premières des instances publiques sont d’avoir une capacité d’anticiper et de protéger leur propre population. Elles doivent avoir des outils pour ce faire, en s’appuyant par exemple sur des institutions internationales comme l’OMS, mais cette organisation a été roulée dans la farine par le mensonge chinois. Or, la contrepartie de la levée de l’impôt est le monopole de la violence légitime destiné à la protection de la population.

Cette protection est souvent perçue à l’égard des menaces physiques, moins de menaces invisibles…

C’est très juste. Jusqu’ici, un État nous protégeait contre les guerres conventionnelles. Aujourd’hui, la difficulté pour l’État est de nous protéger face à une multitude de menaces invisibles ou qu’on ne veut pas voir : la cybercriminalité, le terrorisme, les virus et les armes chimiques et bactériologiques. L’attaque au gaz sarin perpétrée par une secte dans le métro de Tokyo en 1995 a démontré qu’un État aussi structuré et organisé que le Japon, avec des gens aussi disciplinés que les Japonais, était dans l’impossibilité à ce moment-là d’anticiper et d’empêcher un tel attentat. L’État ne peut certes pas tout mais il semble aujourd’hui dépassé et impuissant face à ces menaces-là. Et les grandes organisations auxquelles il délègue une partie de sa souveraineté sont incapables de nous protéger de manière rapide et efficace.

Les régimes totalitaires sont-ils plus à même de le faire que les démocraties ?

Un régime autoritaire comme la Chine présente de bons résultats. Mais le Japon aussi, qui est une démocratie. Aujourd’hui, le nombre de cas a explosé au Japon et on ne sait pas vraiment ce qui se passe en Chine. Il n’en demeure pas moins qu’en Chine il y a eu ce réflexe de tout confiner, ce qui ne peut pas être perçu comme liberticide là-bas alors qu’ici c’est tout de suite perçu comme une atteinte aux libertés individuelles. Et même dans les régimes démocratiques asiatiques, en Corée du Sud et au Japon, les gens sont habitués à porter des masques, et à respecter une sorte de discipline. Dans un régime autoritaire, la discipline imposée œuvre à l’intérêt général. Je ne crois pas que des individus, même en démocratie, soient capables de s’autodiscipliner. Pourtant, dans des situations d’urgence, il devrait y avoir un réflexe immédiat de discipline, que nous n’avons pas en démocratie. L’alternative est simple : soit on interdit à tout le monde de sortir pendant trois mois, mais nos État ont peur d’imposer cela, soit on végète avec des règles semi-démocratiques délirantes comme c’est le cas depuis un an. Sur cet aspect, je pense que nos démocraties ne sont pas prêtes pour affronter les nouvelles menaces. Au nom des libertés que nous devons préserver, nous perdons une forme de discipline qui devrait primer dans l’intérêt général. La personne qui dit qu’elle ne veut pas porter un masque et qui ne se rend pas compte qu’elle est un danger pour les autres, c’est le reflet d’une individualisation abusive de la société. Ceci dit, je ne suis pas sûr que tout régime autoritaire soit pour autant capable de venir à bout de ce type de menace par la discipline.

Cette expérience inédite semble inciter les sociétés à remettre certaines valeurs à l’avant-plan…

Je crois que cette pandémie est l’occasion de remettre à plat les principes de ce que doivent être nos démocraties, c’est-à-dire reposer la question de la responsabilité de chacun, de la responsabilité du collectif, de la responsabilité de l’État. Jusqu’ici, les pandémies et le terrorisme étaient considérés comme des facteurs aléatoires, ponctuels, ce qui fait qu’on n’y a pas investi. Aujourd’hui, on se rend compte que ce n’est plus le cas. Il est donc important d’investir dans les secteurs qui vont pouvoir éponger. Cela devrait remettre en question les modes de vie des gens, ce qu’ils mangent, pour éviter les comorbidités, avoir un meilleur suivi médical, rendre les soins plus accessibles, plus préventifs. C’est une crise de civilisation. La pandémie est un effet miroir de quarante ans d’affaiblissement de l’État-providence. Elle a provoqué la polarisation à tous les étages de la société : les jeunes contre les vieux, les malades contre les non-malades, les indépendants contre les salariés, les activités essentielles contre les non essentielles… Cet éclatement total de nos sociétés s’accentue. Et encore, la pandémie de Covid n’est rien à côté de la crise économique et sociale qui arrive. La pandémie va aussi durablement briser le vivre-ensemble, affecter nos relations physiques, corporelles, psychologiques. Un sentiment de défiance vis-à-vis de l’autre s’est enraciné.

Quand on considère les vaccins et leur distribution selon les clientèles des pays producteurs, peut-on dire que la pandémie accentue les clivages géopolitiques existants ?

Les vaccins qui coûtent cher sont pour les pays riches, les vaccins bon marché, russes et chinois, pour les trois quarts du monde. C’est une géopolitique du vaccin, une division du monde qui n’est pas nouvelle. Je pense aussi que cela va contribuer à accélérer le déclin américain, et pas seulement en tant que première puissance économique mondiale. La Chine devient la première puissance géopolitique mondiale. Il suffit de voir quelle nuisance et quel désordre la Chine a provoqués mais aussi sa capacité de résilience. Cette crise opère un passage de témoin sur le plan géopolitique.

© Editions Mardage

"Les Nouvelles Menaces mondiales. La grande pandémie du déni", Sébastien Boussois, Mardaga, 175 pages, 20 €.