Une opinion de Didier Xhardez et de Jean-François Nandrin, directeurs d'écoles secondaires s'exprimant à titre personnel.


Si l’Administration est débordée, pourquoi ne pas laisser davantage de latitudes pédagogiques aux directions d’école ?


Pacte d’excellence, qu’ils disent ; l’élève au cœur, qu’ils disent. Madame la Ministre, n’y a-t-il pas une vaste zone à convertir : l’administration ? Voici quatre exemples vrais. Dans les trois premiers, à la suite de conseils de classe de juin, des demandes de dérogation ont été introduites dès début juillet, en vue d’un changement de grille horaire pour des élèves de 5e passant en 6e. (1) Ces demandes ont été refusées par l’administration alors que la jurisprudence admettait jusque-là le remplacement d’une "option" par une "activité complémentaire" (AC). Il y a un retour à une lecture stricte de la loi. Ce changement de perspective va à l’encontre de l’intérêt des jeunes, ne prenant en compte ni les éléments humains des dossiers ni le discernement des acteurs de terrain. Mais on sait la confiance qu’on nous fait.

Cas n° 1. Une élève, brillante, souffre de gros problèmes psychologiques entraînant de nombreuses absences. Au 2e trimestre, les parents décident de l’inscrire en France dans l’espoir que cela l’aide. L’expérience n’est pas concluante : elle retourne en Belgique où elle est hospitalisée. Elle passe cependant en 6e, mais sa pédopsychiatre conseille de l’inscrire dans une autre école. Une direction est prête à l’accepter, moyennant un léger changement de grille horaire : remplacer anglais 4 h (inexistant dans la nouvelle école) par anglais 2 h (AC) + labo 2 h (pour un même nombre total d’heures de cours - dont deux "grosses options" Math 6 h et Sciences 6 h). Refus.

Cas n° 2. Un élève de 5e obtient le passage au terme d’une année difficile, notamment en langues. Il est reconnu comme dyslexique et bénéficie des aménagements raisonnables (obligation légale) pour élèves à besoins spécifiques. Après diverses rencontres avec les parents, on suggère le passage en Néerlandais 2 h. Demande : remplacer NL 4 h par NL 2 h + philo 2 h (AC) (même nombre total d’heures - avec Math 4 h et Sciences 6 h). Refus.

Cas n° 3. Un élève de 5e est ajourné, au terme d’une année également difficile en langues. Il souffre, lui, de trouble de l’attention et bénéficie aussi des aménagements raisonnables. Pour lui permettre de vivre une 6e plus sereine, nous envisageons qu’il passe en anglais 2 h. Demande : remplacer anglais 4 h par anglais 2 h + philo 2 h (AC) (même nombre total d’heures). Refus.

À noter que les décisions ont été communiquées lors de contacts directs laborieusement obtenus auprès du service, mais que les attestations écrites ne nous sont pas parvenues en temps utile.

Cas n° 4. Un élève souffre d’une maladie dégénérative de l’œil et perd la vue. Il a subi en 1re de nombreuses opérations - en vain, et on obtient qu’il puisse par dérogation recommencer cette année. Fin de 2e, troisième année dans le 1er degré donc (2), sa vue continue à baisser, les aménagements mis en place par la Ligue Braille prennent du temps, nous demandons qu’il puisse recommencer sa 2e aussi. Après cinq mois d’attente, nous arrachons une réponse, la veille des conseils de classe. Refus.

Administration : 4. Élèves en souffrance : 0.

On constate que ces cas sont analogues : modification minime de la grille horaire, besoins spécifiques ou histoires médicales bien documentées par les (psycho) thérapeutes, volonté d’améliorer le bien-être scolaire, soutien de toutes les parties : élèves, parents, directions, professeurs, médecins. Comment alors comprendre ces refus, alors que la Fédération Wallonie-Bruxelles préconise officiellement de veiller au bien-être des jeunes, de mettre en place des mesures en faveur des élèves à besoins spécifiques, de donner davantage d’autonomie aux acteurs de terrain ?

Ces décisions témoignent d’une dérive technobureaucratique éloignée du vécu des écoles et des réalités du terrain. Si l’Administration est débordée (une explication de la lecture devenue plus stricte ?), pourquoi ne pas laisser ce genre de décision au discernement des directions, les mieux à même de juger de la pertinence des demandes ? (3) Pourquoi ne pas simplement faire confiance ? Au lendemain de conseils de classe importants, alors que nous devons en janvier être créatifs et donner des conseils constructifs pour "rectifier le tir", nous nous inquiétons de la liberté de manœuvre réelle pour le bien et le progrès de nos élèves.

(1) : En principe, la grille horaire doit être identique en 5e et 6e.

(2) : Il est prévu que le premier degré se fasse en 3 ans maximum.

(3) : Et si l’on craint des dérives, on peut toujours les sanctionner au cas par cas, en évitant de pénaliser ceux qui tentent de bien faire leur travail par des règles générales appliquées aveuglément. Cela pourrait se faire via les vérificateurs qui viennent dans les écoles pour vérifier les dossiers des élèves et qui connaissent mieux la réalité du terrain.