Une opinion de Ikram Ben Aïssa, écrivaine.

L'introduction de la vidéo donne déjà le ton: des propos choquants d'Éric Zemmour qui ose relier le foulard que portent certaines femmes de confession musulmane au djihadisme, sont prononcés avec ironie par le personnage principal de la vidéo. Si la gravité de ses mots est présente dès le départ, c’est avec légèreté que les conséquences de ce genre d’idées sont mises en scène par la youtubeuse belge –comme la chanteuse Angèle- Sara des Molem Sisters.


"A force de trop vouloir me sauver, tu finis par m'oppresser" est l'une des phrases clés de la parodie inspirée de la célèbre chanson d'Angèle intitulée : Balance ton quoi. Cette parodie de la youtubeuse, Sara, intègre la thématique principale de la chanson d'origine à savoir : les discriminations faites aux femmes et ce, sous différents formes. En effet, depuis quelques temps, une vague d'expression féminine se fait entendre pour différents types de difficultés que les femmes peuvent vivre au quotidien : le harcèlement, le physique idéal, les agressions sexuelles, la différence salariale entre les hommes et les femmes etc. Aussi, ce clip personnifie une de ces difficultés que vivent les femmes qui ont décidé de porté un foulard. Dans cette parodie, plusieurs situations sont aussi mises en avant: un racisme dans un restaurant, un refus d'emploi pour la raison du bout de tissu de cette femme "voilée", ou c’est encore la dernière polémique en France, à propos du de la vente chez décathlon du hijab running.

Originalité francophone

L'intérêt de ce clip artistiquement intelligent et drôle est qu'une femme qui porte le foulard s'approprie la parole qu'on lui a bien trop souvent confisquée. C'est aussi la pluralité qui existe au sein des femmes de confession musulmane qui est mis en avant et notamment par leurs différents styles vestimentaires. Ces différentes manières de porter le foulard est également mis en scène par le personnage principal de la vidéo et ce tout au long du clip : une fois elle est en foulard, puis, en hijab running ou encore en turban. Plus qu’une apparence, ce sont les différents stéréotypes qui reviennent souvent à propos des femmes qui portent le foulard –c’est ton père qui te l’a imposé, tu es intelligente pour une femme voilée etc.- qui sont également évoqués.

Des représentations biaisées qui freinent l’émancipation des "voilées"

Ces représentations à propos des femmes "voilées" sont difficiles à vivre au quotidien, dans la mesure où les idées sont déjà toutes faites par "les autres" et qu’il s’agit donc d’être souvent pour ces femmes, dans une posture de "justification" et non plus d’ "explication" de ce que signifie pour ces femmes leur choix vestimentaires. Les débats négatifs et orientés par les politiciens qui durent depuis tellement d’années à propos de ce bout de tissu n’aident également en rien à comprendre ces femmes et surtout : à les intégrer dans les différentes strates de la société à laquelle elles appartiennent. Rappelons qu’une femme qui porte un foulard peut également être française ou belge et ne pas avoir de lien avec un pays "musulman", qui impose le voile aux femmes. Ce genre de lien est souvent un argument pour freiner l’émancipation de ces femmes qui sont – ne l’oublions pas- des citoyennes européennes et qui n’ont surtout, rien à voir avec des gouvernements dictatoriaux. "C’est mon choix" est à nouveau, une phrase répétée à plusieurs reprises dans le clip, une décision que beaucoup ne peuvent pas comprendre ni accepter.

Une vidéo qui est actuellement à plus de 140 000 vues

Si cette parodie utilise l’humour avec intelligence, il est important de noter certains faits à propos des réalités qui touchent les femmes de confession musulmane. Selon plusieurs sources et notamment Unia (1) qui "a ouvert 260 nouveaux dossiers de discrimination et d'expressions de haine à l'encontre de personnes musulmanes, liés à leur confession. Les messages de haine sur internet et dans les médias en général (44%) demeurent en-tête. Viennent ensuite les discriminations sur le marché de l’emploi (23%) et dans l’enseignement (11%). Mais on note aussi une progression des dossiers liés à la vie sociale, qui témoignent d’un glissement des paroles vers des actes, parfois agressifs, commis ouvertement dans l’espace public". Ces faits ciblent majoritairement les femmes voilées : "(…) Les dossiers de discrimination au sens strict (…) concernent le plus souvent le port du foulard sur le lieu de travail ou à l’école, l’accès à certains services ou encore la question des accommodements raisonnables".

Finalement, qui pouvait mieux mettre en avant cette problématique du foulard qu'une femme qui le porte réellement et qui vit les choses de l'intérieur ? La chanteuse Angèle semble avoir apprécié cette version de sa chanson, elle l’a relayé quelques temps après sur son compte Instagram. Enfin, au regard de cette parodie, le clip d'Angèle qui sortait justement quelques temps avant, peut manquer finalement d’un autre groupe diversifié de femmes qui subissent également des discriminations, Sara des Molemsisters à compléter ce manque.

(1) : Unia est une institution publique indépendante qui lutte contre la discrimination et défend l’égalité des chances.