Une chronique de Charles Delhez.

La Belgique est championne en liberté de pensée mais n’y a-t-il pas, aujourd’hui, une diabolisation du religieux ?

La Belgique est championne en liberté de pensée avec Taiwan et les Pays-Bas, a-t-on appris récemment. Ces trois pays seraient les plus indiqués pour les athées et les libres penseurs. Réjouissons-nous ! Le respect est essentiel dans nos relations humaines. Nos sociétés modernes sont devenues pluriconvictionnelles et c’est un enrichissement. Comme en économie et en politique, en effet, le monopole est un fléau. Mais, dans les faits, tout le monde a-t-il droit au même respect ?

Permettez-moi une expérience personnelle. Dans le cadre de RivEspérance - "forum citoyen et chrétien" qui promeut le dialogue interconvictionnel -, nous avons contacté la presse spécialisée dans la famille, puisque tel était le thème de notre quatrième édition. Nous avons essuyé un refus. Motif ? Ce média étant pluraliste, il fallait observer une "certaine prudence". Chrétien ? Abstiens-toi ! Ceux qui ont des convictions ne peuvent donc pas s’exprimer ? Je ne crois pas que le pluralisme signifie gommer les convictions afin d’atteindre la neutralité (celle-ci est-elle d’ailleurs possible ?). Jean-Claude Guillebaud parlerait d’un "nihilisme content de lui" (La foi qui reste, L’Iconoclaste, 2017).

J’ose espérer que chaque être humain a des convictions. C’est bien pour cela que je suis fier d’être citoyen d’un pays champion de la liberté de pensée. Mais n’y aurait-il pas erreur sur la marchandise ? Si on peut constater que dans notre pays certaines minorités ont le droit de s’exprimer, et heureusement, on remarquera aussi que les anciennes majorités devenues minoritaires sont parfois réduites au silence, voire stigmatisées et traitées avec mépris. Soyons plus précis : n’y a-t-il pas, aujourd’hui, une diabolisation du religieux, ses excès incontestables servant d’arguments rapides, comme si un océan se réduisait à ses tsunamis ?

La démocratie est le respect de toutes les minorités. M’inspirant du philosophe Michel Serres, qui parle du "mensonge aristocratique grec", je crains que nous ne vivions parfois, dans notre pays, le mensonge du pluralisme et de la neutralité à la belge, qui se contente de ne pas prendre en considération toute voix qui, dans le domaine des convictions, s’écarte de l’athéisme et de l’agnosticisme sceptique de bon aloi.

Il y a aujourd’hui une nouvelle chasse aux sorcières. Sous prétexte de ne pas heurter les gens qui ne partagent pas cette foi - et tout à coup, on est attentif aux musulmans… qui n’ont rien demandé ! -, on supprime tout ce qui pourrait rappeler notre passé chrétien. Ainsi, saint Nicolas ne peut-il plus avoir de croix sur sa mitre. À quand donc Monsieur Nicolas, comme on est passé du Père Damien à l’Action Damien et des marchés de Noël aux Plaisirs d’hiver ? La Révolution française s’était aussi essayée à ce genre de changement de vocabulaire. C’est ignorer ce qu’est la culture. Elle se définit comme l’élément dans lequel l’humain se meut, "son milieu intellectuel et spirituel vital" (Marcel Gauchet). La culture d’une société est la sédimentation de son rapport au monde, de son vécu. Certes, elle évolue, mais pas à coups de décrets ou de prétendue neutralité, ce qui serait un suicide de la pensée. Un peuple qui renie ses racines n’est pas en bonne santé.

En ces temps de fêtes, terminons par une note positive. Devisant de tout cela avec des amis proches, ils m’ont tendu le récent numéro d’un magazine affiché chrétien. On peut y lire un billet de la présidente d’un Centre d’action laïque. Elle a été sollicitée pour y tenir dorénavant la plume. Elle-même dit avoir accepté pour œuvrer à une "approche transversale de la vie en société". On l’aura compris, je suis pour un véritable pluralisme, riche de convictions diverses. Qui pourrait prétendre avoir toute la vérité ? Qui aurait achevé sa quête ? Qui donc n’en aurait nul besoin et pourrait se passer de celle dont les autres témoignent ? La vérité est une recherche. Elle ne peut se découvrir que par le dialogue.