Pourquoi, alors qu’elle nourrit cette pression pour la performance individuelle, la société ne fournit-elle pas des raisons de vivre qui transcendent le narcissisme individuel ? Est-il excessif d’évoquer le vide spirituel d’une société du rendement et de l’instant ? Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif de la Fondation Madariaga-Collège d'Europe.


Le suicide d’un ado est avant tout une tragédie humaine, la plus intime et la plus mystérieuse qui soit. Laura venait d’une grande famille aimante et prospère de Durbuy et était élève au collège Saint Roch, réputé dans la région. Elle était jolie et, dit-on, épanouie et joyeuse, mais une affaire de harcèlement qui a mal tourné a coûté la vie à une Laura hypersensible.

Sa mort est d’autant plus choquante que, de l’aveu de sa maman, elle aurait pu être évitée à une heure près, le temps d’un échange avec ses parents, proches d’elle s’il en était. On peut traiter sa disparition discrètement, comme un fait divers trop douloureux pour qu’on s’y attarde. Et pourtant ! Quelle société serions-nous, si nous ne nous laissions pas interpeller par cette mort navrante ?

Il ne s’agit pas de chercher à l’expliquer en la réduisant à des facteurs d’environnement familial, scolaire ou de la société ambiante. Le mystère de la mort de Laura restera à jamais irréductible. Il habitera à jamais la mémoire des siens et de ses amis. Nul en dehors d’eux ne peut se risquer à l’expliquer.

Chaque suicide de jeune est un signal

Pourtant, chaque suicide de jeune envoie un signal à la société. Le harcèlement, dont les réseaux sociaux ont fait une calamité, n’explique pas tout et les techniques de gestion du harcèlement à l’école, pour utiles qu’elles soient, ne sont qu’une partie de la réponse. La résilience de l’ado peut y parer. Mais qu’est ce qui fragilise ainsi nos ados devant ce mal de notre temps ? Pourquoi le narcissisme propre à cet âge est-il à ce point exacerbé que l’ado en devient excessivement vulnérable ?

Les psys auront leur part d’explication, sûrement autorisée. Les sociologues risqueront peut-être que nos sociétés compétitives valorisent au maximum le parcours individuel, toujours sanctionné par le succès scolaire, social ou amoureux. Que survienne un accident sur cette route, il prend des proportions démesurées et l’humeur de l’instant conduit à l’irréparable. Mais posons le problème autrement.

Pourquoi, en même temps qu’elle nourrit cette pression pour la performance individuelle, la société ne fournit-elle pas des raisons de vivre qui transcendent le narcissisme individuel ? Par société, entendons la famille sans doute, mais aussi l’école, la communauté de vie, le monde alentour.

Chaque suicide renvoie à un autre. Il renvoie surtout à d’autres pathologies psychiques qui se multiplient en milieu scolaire et parascolaire : les assuétudes qui se multiplient, les morts par overdose et la violence quotidienne qui se répand. Appelons-en à l’air du temps, concept flou et insaisissable, mais très parlant. Notre "société de marché" n’est-elle pas plus pathogène que nous ne l’admettons ? Est-il excessif d’évoquer le vide spirituel de cette société du rendement et de l’instant ? Car c’est bien ce vide qui doit nous interpeller, et d’abord en raison de son impact corrosif sur la jeunesse.

Dépassement de soi et grandes causes

La jeunesse a soif d’absolu et d’idéal. Elle a une propension naturelle à l’exploit et à l’héroïsme, non pas seulement dans l’émulation scolaire ou sportive, mais comme dépassement de soi et au service de grandes causes. Ce sont leurs rêves éveillés qui tiennent les jeunes debout dans la difficulté, qui les aident à dépasser leurs peurs, leurs déceptions, leurs blessures d’amour-propre, leurs échecs amoureux.

Servir est l’instinct naturel des jeunes; notre société conditionnée par le matérialisme et l’individualisme ne leur offre plus ces raisons de vivre. Elle cède au relativisme, voire au nihilisme. Elle entretient le désenchantement et "l’aquoibonisme". Elle réduit les jeunes au statut de consommateurs et de futurs serviteurs du Moloch bureaucratique qu’est devenu le marché.

La course à l’échalote commence à l’école où les jeux de la séduction et du narcissisme exacerbés évincent l’amour véritable. Le "malaise dans la civilisation" est de retour et notre appareil scolaire est mal armé moralement pour y résister. L’école est enrôlée bon gré, mal gré dans la construction de cette société de marché où l’avoir l’emporte sur l’être.

Résister à l’esprit du temps n’est pas simple pour une institution censée servir la société, lui fournir ses cadres et former sa main-d’œuvre. L’école est pourtant le lieu le plus apte à voir s’éveiller une prise de conscience, car parents et professeurs ont en commun une même ambition : le bonheur et la réussite, non seulement matérielle mais humaine, des élèves.

Valeurs mesquines et fonctionnelles

Mais quels idéaux proposer à des jeunes a priori remplis de rêves et prêts à changer le monde ? On leur offre des valeurs mesquines et fonctionnelles dont ils pressentent qu’elles sont doublement des leurres : d’un côté, elles n’apportent pas le bonheur, mais au mieux le divertissement; de l’autre, elles ne résistent plus à la nouvelle donne écologique, économique et géopolitique mondiale.

L’attrait des sciences humaines pour les jeunes traduit confusément cette aspiration à être utiles, à échanger, à donner mais bien entendu aussi à y voir clair en eux-mêmes, y compris à cultiver leur narcissisme profond. La vérité est que nous donnons aux jeunes du confort et une protection souvent excessive dont ils soupçonnent qu’elle leur sera ôtée un jour parce que le monde a changé et qu’il est dur à affronter, et que les parents, à un moment donné, lâcheront prise et ne pourront plus la leur assurer.

Poser ces questions n’est pas y répondre. La réponse ne peut venir que des gens eux-mêmes. Notre société souffre d’un manque d’envie, d’une carence du désir que le confort et le goût de la sécurité à tout prix ont éteint. Mais toujours la braise rougeoie sous la cendre. Il suffit de peu pour que la flamme jaillisse à nouveau.

Notre société européenne ploie elle-même sous le joug de deux dieux implacables qui, de surcroît, ont de plus en plus partie liée. D’un côté, le capitalisme qui est accumulation de richesse pour une minorité et consumérisme au prix du surendettement pour le grand nombre. Et, de l’autre, la technologie, dont les accomplissements sont prodigieux, mais les risques non moindres et, surtout, dont les prosélytes laissent entendre qu’aucun problème ne lui résistera.

Hypertrophie de la convoitise

Du coup, l’homme contemporain développe une hypertrophie de la convoitise matérielle aux dépens de l’amour des autres et de la vie de l’esprit et, en même temps, il abandonne la quête du sens de la vie comme si cette énigme qui a hanté l’homme depuis la nuit des temps était en passe d’être résolue par l’abondance matérielle et la science. Ou alors c’est le catastrophisme du nucléaire, de la cybernétique ou du climat qui devient perspective apocalyptique.

La société européenne doit renouer avec l’Espérance. Et pour cela, il lui faut remonter aux sources de son humanisme (le christianisme et les Lumières) pour retrouver le contrôle de ces deux forces (ni morales, ni immorales, mais amorales, selon le mot de Comte-Sponville) qui la dominent, pour leur donner un sens et les asservir à une civilisation européenne de la dignité de l’homme et de la vie de l’esprit. Pour refonder le désir chez les jeunes, l’Europe doit renouer avec une grande ambition collective. Quelle plus belle mission pour une Europe unie, ouverte et sûre que d’expérimenter de nouveaux modes de vie plus sobres et des rapports sociaux plus égalitaires et plus fraternels, et d’en apporter le témoignage au monde ?

Nos jeunes gagneront en force intérieure à se faire les pionniers de cette promesse d’un monde meilleur et plus beau. Certains n’ont pas attendu. Ils marchent déjà en tête.