Une chronique de Xavier Zeegers.

Que dire encore sur Charles de Gaulle, mort voici 50 ans ? Tout semble avoir été dit depuis, mais l’Histoire est un vaccin inutile si on l’oublie. Bavardant voici peu avec le gérant d’un Pêle-Mêle croulant sous une avalanche de livres, il me disait avoir engagé un jeune pour l’aider. Charles qui ? Ce patronyme ne lui disait rien du tout ! Il vint lui demander où le classer : D ou G ? Au secours !

Allô, l’école ? On est tombé si bas ? L’étude du "milieu" aurait remplacé l’Histoire ? Les professeurs vont-ils nous dire que les smartphones "nous ont tués" ? Certes, il y a les bonnes biographies, mais ce sont souvent des briques, (2 323 pages pour la trilogie de Jean Lacouture) et qui les parcoure encore ? Et plein d’archives visuelles, mais devenues des plats ressassés avec les bons mots du général, son abscons je-vous-ai-compris, sa démission hautaine exprimée sur une plage d’Irlande, et ses théâtrales conférences de presse dont celle du 14 janvier 1963 où il justifie prophétiquement son veto à l’Angleterre dans l’UE, jadis Marché commun.

Les ambiguïtés d’un homme

S’il fallait résumer le grand homme (1,96 m) en un mot, ce pourrait être : ambiguïté. Il n’a pas encore vingt ans depuis que la Prusse eut envahi son pays en 1870 mais c’est l’Angleterre qui sera toujours son poil à gratter privilégié. Né dans un milieu vouant un culte à la probité, il accueille à Londres d’honnêtes pêcheurs mais aussi des margoulins, des malfrats, des royalistes et d’autres marginaux qui misent sur la France libre. "Je n’ai pas vu les patrons et les notaires", ironise-t-il. Il devient l’homme qui a dit non, avec la bonne idée de rallier les colonies à sa bannière contre la promesse de leur indépendance après la victoire. Bravo, mais il y mit le temps, s’arrangeant pour qu’elles restent le plus longtemps possible sous tutelle française. Et on ne l’entendit guère quand les artilleurs sénégalais, prisonniers de guerre à peine rapatriés, eurent l’outrecuidance d’exiger leur solde promise pour services rendus : ce fut le massacre de 37 (au moins) fusillés à Thiaroye, près de Dakar, cent jours seulement après le défilé de la Libération à Paris. Pas d’indignation tangible non plus à la suite du massacre de Sétif le 8 mai 1945, jour de gloire en Europe, mais certes pas en Algérie. Sans oublier l’abandon des harkis, les supplétifs de l’armée française livrés au massacre par le FNL vainqueur en 1962. Cela ne fait pas de lui un dictateur, comme il le promit à son retour en 1958 : "Je ne vais pas commencer à 67 ans !" Même si - ambiguïté supplémentaire - et malgré sa réitération d’avoir assuré à son pays un avenir paisible en le dotant d’institutions solides, il fit un chantage à peine voilé lors de chaque consultation : moi ou le chaos ! Menace contradictoire, car une sorte d’aveu d’échec. Mais alors, d’où sort son aura en béton armé ?

La nostalgie d’un sauveur

Et si la reconnaissance des Français tenait au fait que ce perpétuel rebelle râleur et grogneur (à leur image ?) a pu rétablir un état de droit grâce - paradoxe toujours - à une entourloupe : le pronunciamiento du 13 mai 1958, à la limite du coup d’État. Or, un État fort et rassurant était le grand absent depuis la Terreur qui entacha la Révolution de 1789, puis le gâchis tragique entourant les guerres napoléoniennes, la collaboration pétainiste en 1940, et la perte de l’Empire colonial dans l’instable IVe République. C’est donc De Gaulle qui ralluma cette espérance qui coïncida, divine surprise, avec l’avènement des Trente Glorieuses. Mais ce bonheur-là est aujourd’hui fissuré, menacé. Sitôt élu, le Président est contesté, vilipendé.

Dans un essai de 2005, La Force de conviction, Jean-Claude Guillebaud soutient - en le regrettant - "que la société marchande fonde son dynamisme sur une insatisfaction et une inquiétude auxquelles seuls le travail et la consommation peuvent remédier". Or, le chômage structurel aggrave l’angoisse et une société purement matérialiste ne fait pas le bonheur. D’où la nostalgie d’un Sauveur-prestidigitateur, qu’on ressent en visitant le Mémorial De Gaulle à Colombey. La grandeur militaire ne suffit plus ; il faut inventer autre chose. Pourquoi pas le courage civique au quotidien ? Moins tapageur, il serait tout aussi noble, voire davantage…

xavier.zeegers@skynet.be

Chapeau et intertitre sont de la rédaction.